Une intelligence fine, une grande et belle culture classique, de solides connaissances juridiques, de la sensibilité et de la sensualité, d’inébranlables convictions : telles étaient les qualités de Léon Blum, dirigeant socialiste et homme d’Etat.

Mais les défauts, direz-vous ? De son vivant, Léon Blum fut attaqué par les communistes, maudit par la droite, injurié et insulté par l’extrême droite, chargé des échecs et incapacités du gouvernement de Front populaire, accusé d’avoir provoqué la défaite de 1940…

On peut ajouter que le jeune esthète féru de mondanités se mit tardivement au service de la cause socialiste. Il trouva aussi le temps d’une liaison adultère alors qu’il menait des batailles politiques décisives. Scandale – scandale public car Léon s’affichait quelque peu avec Thérèse au risque d’humilier Lise, son épouse légitime.

Il n’y a pas de jugement à porter sur cette part de la vie privée. Mais il est bon d’évoquer la liaison dévoilée par Serge Berstein (1) car elle révèle, sous les traits figés des légendes noires ou roses, un homme profondément déchiré entre sa passion amoureuse et l’affection qu’il gardait à la femme tôt épousée.Léon Blum, humain, très humain, comme Jean Jaurès le fut selon son tempérament.

Le rapprochement s’impose, en raison d’une filiation évidente entre les deux hommes qui se sont connus et appréciés mais surtout parce que tous deux sont entrés en politique avec un superbe bagage intellectuel. Sa richesse spirituelle, Jean Jaurès l’avait reçue de la philosophie ; Léon Blum était épris de littérature et de théâtre ; tous deux étaient les héritiers de l’éducation française, patriotique-républicaine et universaliste qui ne faisait pas « table rase » du passé : Jaurès, Herriot, Blum, Thorez aimaient la France par la relation intime qu’ils entretenaient avec les œuvres de son esprit.

On prend conscience de ce point décisif lorsqu’on découvre en compagnie de Serge Bernstein ce que fut la jeunesse de Léon Blum : celle d’un bourgeois parisien, ami de Barrès (avant l’Affaire) et de Gide (2), qui aurait voulu devenir lui aussi un grand écrivain. Trop intelligent et lucide pour s’attribuer du génie littéraire, il entreprit une carrière de critique – et y réussit.

La politique n’était pas alors au centre de sa vie. Lancé dans le combat pour la réhabilitation d’Alfred Dreyfus par exigence de justice, socialiste déclaré à partir de 1893, membre du Conseil d’Etat, paisiblement marié à Lise et père d’un garçon, il ne s’engagea pleinement qu’en 1914 en raison des circonstances et sous l’influence de Thérèse Peyrera.

La suite est connue mais on suit avec un intérêt toujours soutenu le cheminement politique de Léon Blum, qui devient en quelques années celui du socialisme démocratique français : directeur du cabinet de Marcel Sembat qui détient le portefeuille des Travaux publics dans le gouvernement d’Union sacrée, Léon Blum s’engage dans l’action socialiste avant la fin de la guerre et devient le principal adversaire de la tendance bolchevique lors du Congrès de Tours. Combat perdu d’avance, car les partisans de l’adhésion à la Troisième Internationale sont d’emblée majoritaires – mais refus admirablement raisonnés, parfaitement clairvoyants quant à la terrible logique du léninisme, en tous points contraire à la tradition socialiste française.

Non moins passionnant, le relèvement d’une SFIO fourbue par la scission de 1920, la marche au pouvoir et l’histoire du gouvernement de Front populaire dans une France frappée par la dépression économique, accablée d’injustices sociales, menacée par la guerre civile (3) et confrontée au bellicisme fasciste et hitlérien. Face à la menace d’encerclement du pays par des régimes hostiles, pour soutenir la République espagnole contre le franquisme, « un roi de France aurait fait la guerre » dira à Léon Blum l’attaché militaire français à Madrid…

La discussion sur ce point ne sera jamais close mais Serge Berstein établit que le gouvernement du Front populaire avait engagé une ambitieuse politique de modernisation de l’armée française. Le procès que Vichy intente à Léon Blum n’est qu’une vengeance nourrie d’accusations sordides.

Après la guerre, toute une partie de la droite a continué d’accabler Léon Blum, par haine de classe, tandis qu’une grande partie de la gauche s’empressait d’oublier que le vieux chef socialiste, admirable d’intelligence et de courage dans sa résistance aux vichyssois puis aux nazis lorsqu’il fut déporté en Allemagne, se rallia en 1942 au général de Gaulle : « tout le monde accepte et reconnaît le Général comme chef du gouvernement de fait qui s’installera dans la France libérée. Tout le monde se fie à lui pour rétablir dans son droit la démocratie française et pour rendre sa souveraineté au peuple délivré »…

Cette vie et cette œuvre sont à méditer par tous les citoyens, socialistes ou non. Patriote exemplaire, homme d’Etat auquel il a manqué les moyens d’un Etat restauré, Léon Blum nous montre, à l’opposé des préjugés courants, que l’amour des lettres et de la philosophie ne sert pas «à rien », et qu’il est possible d’être successivement responsable d’un grand parti d’opposition et chef de gouvernement sans rien perdre de ses convictions.

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(1) Serge Berstein, Léon Blum, Fayard, 2006.

(2) André Gide, quant à lui, n’aimait pas Blum : le grand écrivain détestait une prétendue « littérature juive » et professait un antisémitisme virulent, de facture maurrassienne.

(3) Maints titres et articles de la presse d’extrême droite, notamment L’Action française, constituent des appels à l’assassinat de personnalités politiques dénoncées comme juives et des incitations au pogrom.

 

Article publié dans le numéro 891 de « Royaliste » – 2006