L’énigme est celle de la femme aimée, dont le visage se perd dans la mémoire. Elle ajoute à l’angoisse délicieuse des premiers moments, de l’amour encore contemplatif qui attise la fraiche passion.

Pourquoi cette beauté qui nous bouleverse, lorsque nous sommes en face de notre amour, se disperse-t-elle en mille éclats ? L’énigme apprend à découvrir les jeux complexes de l’absence et de la présence, de la mémoire et de l’oubli, de l’apparence et de l’apparition. Car l’oubli n’est jamais un effacement. C’est là une évidence, puisque nous ne cessons de penser à celle qui est dans notre cœur. Et nous gardons de l’aimée le souvenir émouvant et fidèle de ses épaules nues ou d’un mouvement de la main, de sa silhouette quand elle s’en va… Seul le visage est rebelle à nos évocations, mais se rappelle à nous dans ses évanescences comme si l’être ne voulait pas que nous le perdions tout à fait. Tantôt c’est la douceur d’un regard, tantôt une ombre sur la joue. Plus tard, il paraîtra un instant dans sa plénitude alors que nous avions cessé de l’attendre.

L’énigme du visage perdu est d’abord une expérience vécue. Elle m’a conduit, sans doute pour atténuer mes impatiences, à chercher une réponse dans la philosophie. Sur le mensonge des apparences, sur la matière et la forme, j’ai beaucoup appris tout en remarquant que les philosophes et les théologiens d’Occident étaient peu attentifs au visage – du moins jusqu’à l’inépuisable méditation d’Emmanuel Levinas – alors que l’icône est au cœur de la théologie des chrétiens orthodoxes. Mais rien qui puisse, chez les uns ou les autres, répondre à mon souci.

Après tout, cet oubli du visage aimé pouvait être le signe banal d’un trouble de la mémoire, le symptôme d’un malaise dans l’inconscient ou la preuve d’un manque d’amour vrai…

C’est à ce stade d’une interrogation désespérante qu’une phrase de Marcel Proust (1) est venue m’apporter, grâce à l’évocation de ses propres tourments, des éclaircissements décisifs sur l’une des épreuves de l’amour naissant…

Gilberte ne revenait toujours pas aux Champs-Élysées. Et pourtant j’aurais eu besoin de la voir, car je ne me rappelais même pas sa figure. Aussi, écrit quelques lignes plus loin le jeune amoureux, je m’irritais de trouver dessinés dans ma mémoire, avec une exactitude définitive, les visages inutiles et frappants de l’homme des chevaux de bois et de la marchande de sucre d’orge. Et cette impuissance à se représenter ce visage bien-aimé provoquait une si grande anxiété qu’il n’était pas loin de croire qu’il avait oublié Gilberte elle-même, qu’il ne l’aimait plus.  

Tel est le tourment, dont l’évocation est en elle-même significative. C’est la figure de Gilberte qui est oubliée, et le choix du mot suggère déjà quelque feinte (fingere) due à une apparence modelée, façonnée (figurare), qui révèlerait à l’épreuve sa désolante fiction. Le doute est d’autant plus insupportable qu’il contraste avec le souvenir précis que le jeune homme garde des comparses qui se trouvent sur les Champs-Élysées. Précision exaspérante, qui apporte toutefois un commencement de réponse. S’il ne faut point se fier aux apparences, comme on l’assure communément, il s’avère que l’exactitude du souvenir porte en elle l’insignifiance. Lorsque les traits d’un défunt leur échappent, alors qu’ils s’attendent à les voir revenir dans leurs songes, ses proches n’ont pas à s’accuser d’insensibilité. Il en est de même à l’état de veille, lorsque nous cherchons à ressaisir les traits de l’être aimé.

Dans le sommeil et dans la veille, nous ne cessons de suivre les méandres de la mémoire et de l’oubli, espérant la grâce d’une apparition, mais toujours sans comprendre pourquoi nous perdons ce que nous avons de plus cher au monde. Pourquoi se faire tant de souci, alors qu’il suffit de garder sur soi une gravure ou une photographie ? La relation entre l’exactitude et l’insignifiance montre que cette solution n’est qu’un expédient. L’amoureux de Gilberte sait quant à lui que l’être est en mouvement. Que ce soit dans la douceur des commencements, ou dans la passion partagée, les amants savent que la présence de l’être aimé porte, comme l’absence, plaisir et peine. Ainsi, la demande d’une nouvelle rencontre et l’attente de la parole de consentement ou de refus, nous fait vivre dans de tels états successifs ou simultanés de joie et de désespoir que tout cela rend notre attention en face de l’être aimé trop tremblante pour qu’elle puisse obtenir de lui une image bien nette.

Ce tremblement, qui nous empêche de scruter la personne aimée afin de mieux retenir la beauté de son visage – laquelle s’efface derrière un masque lorsqu’on s’efforce de dévisager une personne –  est la première réponse à l’énigme du visage perdu. La deuxième tient au mouvement de l’être aimé. Alors que nous immobilisons celles et ceux que nous n’aimons pas, le modèle chéri, au contraire, bouge et, plus tard, évoquant Albertine, Proust nous dira que chaque fois qu’elle se déplaçait sa tête, elle créait une femme nouvelle, souvent insoupçonnée de moi. Comme l’être tout entier, le visage toujours mobile et renouvelé n’en finit pas de nous échapper. Ailleurs, Proust dira l’œuvre du temps sur les visages. Devinant celle-ci, certains refusent de garder la moindre photographie de l’être aimé, sans doute parce qu’ils estiment que la gravure et le cliché font vivre dans le souvenir et mourir à la vie.

Il est vrai que cette nature, toujours même et changeante, ne peut être tenue et retenue tout entière dans notre regard. Peut-être aussi cette activité de tous les sens à la fois et qui essaye de connaître avec les regards seuls ce qui est au-delà d’eux, est-elle trop indulgente aux mille formes, à toutes les saveurs, aux mouvements de la personne vivante […]. Aux craintes et aux tremblements, se mêlent les heureuses distractions que font naître les charmes d’un corps qui vit et respire de si troublante façon. Le visage est un secret que nous ne sommes pas pressés de surprendre, mais qui se révèle à sa manière dans les moments divins où le promeneur des Champs-Élysées se rappelle le sourire de Gilberte. Ce mot seul suffit. L’espérance n’est jamais vaine. L’oubli porte en lui la mémoire de l’essentiel.

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(1)   A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Première partie.

 

Article publié dans La Revue générale – 133ème année, Numéro 3 /mars 1998.