Tous connectés… aux objets interconnectés ! Chaque jour, on nous vante les progrès toujours plus utiles et amusants que nous offre l’arraisonnement numérique du monde. Éric Sadin analyse et critique le phénomène général de numérisation ; il appelle à la politisation des enjeux pour préserver la liberté des personnes.

Tout va vite, très vite. L’ordinateur personnel Apple II est mis sur le marché en 1977. La structure du World Wide Web est définie en 1989. Amazon est créé en 1994 et Google en 1998. Facebook est mis en ligne en 2004, Twitter en 2006. L’iPhone, c’est 2007. En 2011, le commerce en ligne aurait réalisé  mille milliards de dollars de chiffre d’affaires, en 2014, il existait un milliard de sites Internet… Chaque jour ou presque, les jeunes chroniqueurs de la très vieille télévision nous présentent les mille et unes merveilles du monde qui se fait : maisons intelligentes, robots en tous genres, voitures automatiques, chemises munies de capteurs pour les cardiaques. Toujours plus d’informations, toujours plus de sécurité, toujours plus de connections entre les hommes et les choses, entre les choses et les choses. On en oublierait presque les bombardements par drones et le réseau de surveillance et d’espionnage tendu par la National Security Agency !

Le mouvement paraît irrésistible, quasi naturel et globalement bienfaisant. Il a ses prophètes, tel Jeremy Rifkin, ses chantres du magazine californien Wired et ses héros vénérés dans le monde entier : Steve Jobs (Apple), Bill Gates (Microsoft), Mark Zuckerberg (Facebook). Il est pour tout un chacun la nouvelle forme, propre, ludique, utile et même salvatrice, du Progrès. Éric Sadin ne se laisse pas prendre à cette apologie d’un monde régulé par les algorithmes, sans que sa « critique de la raison numérique » (1) nous incite au dénigrement technophobe et au repli dans des microcosmes perdus au fond des bois. Bon lecteurs de Jacques Ellul, de Lucien Sfez, de Georges Balandier auxquels nous fûmes et demeurons attentifs, il récuse l’idée d’une technique neutre que des usages appropriés rendraient positive et dénonce les fausses évidences de l’utilitarisme technologique.

L’approche quantitative du réel, par la numération, est plurimillénaire. Mais les ordinateurs et la possibilité d’un codage universel et d’une mise en relation de toutes les unités numérisées – les personnes, les objets, les flux – permet le traitement d’un nombre toujours plus considérable de données. Il y a dès lors une technicisation de la nature qui permet d’envisager la soumission de toute réalité numérisée à la rationalité : l’homme se voit offrir un savoir total sur le monde, qu’il ne saurait accepter sans s’interroger sur les implications profondes de la numérisation et du travail silencieux des algorithmes.

Or la raison numérique est dépourvue de la neutralité, de l’innocence, de la bienveillance que ses idéologues lui prêtent. La maîtrise totale du cours des choses, c’est une croyance, pas une donnée. La mathématisation du réel n’est pas un progrès naturel, c’est un projet forgé à partir d’une philosophie, réductrice, de la réalité. La fluidification du commerce, qui est en train de détruire la société de production et de consommation de masse et les techniques publicitaires de la fin du XXe siècle, a des conséquences lourdes : soumission et contrôle permanent des travailleurs sur les plateformes de ventes en ligne ; surveillance permanente du consommateur lorsqu’il téléphone, utilise son ordinateur, se déplace… afin de devancer ses désirs ; volonté de rendre les êtres humains parfaitement transparents selon l’utopie du panoptique ; primat du « temps réel » qui implique une société de l’immanence, autorégulée, en constante relation avec son environnement selon la vision animiste que recèle la numérisation des objets. Cette logique porte en elle l’éradication du sensible, qui réaliserait le vieux rêve platonicien. D’où le paradoxe de la raison numérique : il est irrationnel de vouloir la rationalisation universelle.

La mythologie du progrès algorithmique avec ses héros jeunes et décontractés tente de masquer une réalité non quantifiable et pourtant très concrète : la violence de ce qu’Éric Sadin désigne comme un « techno-pouvoir » servi par des ingénieurs qui travaillent dans l’opacité ; la voracité infinie des jeunes capitalistes qui marient l’idéologie des libertariens et l’obsession du profit maximum fondée sur la marchandisation intégrale de la vie. Un système de contrainte est en train de se mettre en place, qui voudrait révoquer le pouvoir politique et qui met en cause notre liberté – de désirer, d’imaginer, de concevoir et de se représenter le monde selon diverses philosophies et religions.

Comment résister ? Éric Sadin nous invite à retrouver le souci de l’intérêt commun et une exigence éthique de l’épanouissement individuel et collectif dans une société démocratique. Il faut que le peuple, par ses représentants, obtienne la possibilité de comprendre et de maîtriser les données exploitées par le techno-pouvoir. Il faut que les firmes qui profitent des nouvelles technologies – Google par exemple – soient soumises au droit. Il faut que les « lanceurs d’alertes » soient protégés. Il faut que la puissance publique puisse créer ou nationaliser les centres de production stratégiques afin de les réorienter vers le bien commun – il faut somme toute associer les citoyens à une « odyssée de la réappropriation ». Cette entreprise ne peut se concevoir sans une « éthique de la technê contemporaine » soumettant la numérisation au principe de la liberté humaine.

Éric Sadin inquiète, sans désespérer. Au contraire, il trace une juste perspective : le techno-pouvoir veut réduire la vie à sa norme qualitative et utilitaire, nous devons agir de telle sorte que le pouvoir politique plie la rationalité technique aux exigences du bien commun.

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(1) Éric Sadin – La vie algorithmique. Critique de la raison numérique, Éd. L’Échappée, 2015, 288 pages, prix public : 17 €.

Article publié dans le numéro 1098 de « Royaliste » – 2016