Maître de conférences à l’Université de Paris X-Nanterre, Emmanuel Faye vient de consacrer à l’oeuvre heideggérienne un livre (1) qui présente toutes les qualités exigées pour un travail universitaire mais qui dépasse le débat entre historiens de la philosophie : destitué de son statut de philosophe, Heidegger est présenté et dénoncé comme le plus radical des théoriciens du nazisme, dont il se voulait le « guide spirituel » et qu’il voulait perpétuer après la mort de Hitler.

Après 1945, la pensée authentiquement pensante de Martin Heidegger suscita en France comme dans bien d’autres pays une séduction considérable et orienta desprojets philosophiques aussi divers que contradictoires.

En 1987, les précisions apportées par Victor Farias (2) sur l’engagement du philosophe allemand dans le national-socialisme provoquèrent une violente polémique. Elle tourna à la défaite de ceux qui, parmi les heideggériens français, s’efforçaient de présenter leur maître comme un homme qui s’était brièvement trompé. Défaite d’autant plus nette que les ouvrages de Hugo Ott (3), de Marlène Zarader (4) et de Richard Wolin (5) vinrent ultérieurement confirmer l’adhésion résolue de Heidegger au nazisme et la radicalité pour le moins suspecte de son projet intellectuel.

Je pensais que la cause était entendue. Emmanuel Faye rouvre le procès en s’appuyant sur des textes inédits, qu’il publie, traduit et commente avec une rigueur qu’on aura beaucoup de mal à prendre en défaut.

Fondées sur cinq cents pages d’analyses minutieuses, ses conclusions sont accablantes :

– Martin Heidegger est bien resté au parti nazi jusqu’en 1944 et il n’a pas cessé après la défaite allemande d’affirmer la « vérité interne et la grandeur » du national-socialisme après la guerre, en refusant de reconnaître la « Solution finale » comme crime absolu ;

– Martin Heidegger fut le principal théoricien du nazisme et voulut en être le « guide spirituel » ; il s’efforça après l’effondrement de l’hitlérisme de dissimuler son engagement sous des mensonges éhontés ; il censura sa pensée jusqu’à ce qu’elle puisse être réintroduite dans ses œuvres complètes par les soins de son fils Hermann (qui se vantait en 2002 d’avoir été un jeune hitlérien enthousiaste), et avec la complicité de ses plus proches disciples ;

– Martin Heidegger est le militant politique qui a assumé le national-socialisme dans son intégralité : racisme fondamental, antisémitisme radical, approbation « métaphysique » de la guerre totale et de l’extermination mise en pratique dans les camps de concentration. Il a donné à la novlangue nazie (6) une apparence philosophique et habillé les concepts nazis d’une poésie lourde, qui en fascina plus d’un. Au terme de ce travail de manipulation et de subversion, la négation de l’homme, de la raison, de toute pensée de l’universel…

Quant à l’engagement de Heidegger, les précisions apportées par Emmanuel Faye surabondent. Il suffira ici de citer le rapport du Service de la sécurité du Reichführer SS (le SD) établit en 1938 et qui atteste que le Parteigenosse (camarade du Parti) approuvait la NSDAP avant la prise du pouvoir, qu’il n’a jamais donné de preuve d’opposition ; le SD juge que le philosophe est un élément politiquement « fiable » et peut exercer un rôle positif sur le peuple. Heidegger a donc menti sur son opposition au nazisme et l’argumentation de ses défenseurs, qui plaident l’erreur initiale et la prise de distance critique, est réduite à néant.

Quant au racisme de Heidegger, Emmanuel Faye établit qu’il est aussi fondamental dans l’œuvre du Parteigenosse que dans « Mein Kampf ». La seule différence est que l’idéologie völkisch (la nation comme peuple racialement défini) est beaucoup moins étayée chez Hitler que dans l’œuvre de Heidegger qui su assembler avec ingéniosité des références poétiques (Hölderlin) anthropologiques, juridiques et philosophiques sans perdre un seul mot de la rhétorique nazie.

Ce travail de nazification de la philosophie est explicite dans les cours des années 1934-1935, récemment publiés en Allemagne dans l’œuvre dite intégrale de Heidegger. Pour ce professeur bien noté par la SS, la question fondamentale de la philosophie est celle qui porte non pas sur l’Etre comme on a pu le croire, mais sur l’être du peuple allemand : c’est refuser a priori toute pensée de l’universel, et rejeter la démarche rationnelle par l’effet magique d’un « esprit » qui serait « le souffle, le vent, la tempête (Sturm, qui veut dire aussi l’assaut).

Telle est la conception völkisch reprise dans son acception strictement nationale-raciste sans qu’on puisse désormais soutenir que Heidegger aie critiqué le biologisme nazi : d’abord parce que les nazis professent paradoxalement une conception « spiritualiste » de la race (7), ensuite parce que Heidegger a seulement critiqué la « biologie libérale », anglo-saxonne, pour mieux célébrer le Blut und Boden – l’idéologie spécifiquement allemande du Sang et du Sol qui exclut de la germanité tous ceux qui sont étrangers – à commencer par les Juifs.

C’est sur ce sol allemand que s’affirme l’Etat, défini de manière parfaitement tautologique et totalitaire. L’Etat est l’être, comme le peuple. Ce qui signifie simplement que l’Etat est le peuple racialement constitué, qui se donne « un ordre (Ordnung) dans le sens de domination, de rang, de conduite (Führung) et de soumission ». C’est ainsi que Heidegger établit l’ordre hitlérien dans lequel le Führer «comprend, pense et met en œuvre ce que sont le peuple et l’Etat ».

Emmanuel Faye montre que le nazisme radical de Heidegger est dans la ligne de son maître-ouvrage, Etre et temps (1927) dans lequel il n’y pas de place pour la liberté individuelle. Ce n’est pas par libre consentement que le peuple se lie à son Führer mais sous l’effet d’une pulsion érotique : « le peuple est régi par la poussée, par l’eros vers l’Etat » écrit Heidegger qui donne la clef de la puissance d’attraction exercée par Hitler. Dans son principe et dans sa pratique, la politique se trouve à jamais abolie, l’éducation devient « dressage et sélection » en vue de la constitution d’une « race dure », l’Allemagne existe dans sa temporalité historique lorsque son peuple-race est « en armes ».

Ce que Heidegger professe en 1935 dans son « Introduction à la métaphysique » est en rupture avec toute la tradition occidentale : c’est une apologie de l’affirmation de la volonté dominatrice de la communauté raciale (Volkgemeinschaft), une célébration de la pulsion violente. La motorisation de la Wehrmacht est un « acte métaphysique », l’écrasement de la France en 1940 est un « événement métaphysique », le « dressage » des hommes selon le « principe de l’institution d’une sélection de la race » (Rassenzüchtung) est « métaphysiquement nécessaire ». Sur les ruines de toutes les formes de pensée universaliste, l’avenir de la « métaphysique » est dans le recommencement de l’histoire, par le peuple allemand s’affirmant soi-même dans la guerre totale.

Quant au négationnisme de Heidegger, Emmanuel Faye révèle qu’il procède, là encore, d’une « métaphysique » radicale, qui dépasse tout ce qui a été écrit par Faurisson et ses émules.

En 1945, Heidegger estime que « la guerre n’a rien décidé » : selon lui, la doctrine nazie doit survivre à l’effondrement de l’hitlérisme. Elle ne peut plus s’affirmer comme telle mais demeurer comme vérité « métaphysique » injectée dans la philosophie occidentale comme une drogue mortifère.

Pour préserver son statut philosophique et augmenter son crédit universitaire, Heidegger réussit à masquer son engagement hitlérien et l’idéologie völkisch de ses écrits sans jamais renier l’essentiel de ce que le nazisme avait réalisé. Il est resté jusqu’au bout raciste, antisémite et résolument antichrétien, selon la mission de guide spirituel du nazisme dont il s’était lui-même chargé, allant jusqu’à défendre le « travail » d’extermination accompli dans les camps. Connu depuis 1994, son texte sur la « fabrication de cadavres dans les chambres à gaz et les camps d’anéantissement » relève d’un négationnisme ordinaire. Mais Heidegger se singularise par son négationnisme ontologique, comme dit Emmanuel Faye : il ne nie pas les faits, mais les justifie dans un long texte qui figure aujourd’hui dans les œuvres complètes : « Seuls ceux qui peuvent mourir sont les mortels au sens porteur de ce mot ».

La phrase paraît obscure. Emmanuel Faye l’explicite : « selon Heidegger, personne n’est mort dans les camps d’anéantissement, parce que personne de ceux qui y furent exterminés ne portait dans son essence la possibilité de la mort » ; « ils n’étaient pas des mortels, ils ne sont donc pas des hommes ».

Les mots tracés par Martin Heidegger sont inqualifiables : tout adjectif qualificatif en atténuerait le sens et la portée. Il n’est pas possible de dire qu’il y a là une pensée, une philosophie, une politique, ni même une justification car la négation heideggerrienne est au-delà du juste et de l’injuste : elle nie l’humanité de tout homme, explique l’anéantissement des Juifs, peuple originel à faire disparaître pour qu’il y ait recommencement de l’histoire et, après eux, des tziganes, des slaves et de tous ceux qui résistaient à l’entreprise nazie de domination du monde.

L’ouvrage d’Emmanuel Faye place chacun devant ses responsabilités. Les disciples patentés de Heidegger doivent aux étudiants et aux anciens étudiants en philosophie une réponse argumentée. Le ministère de l’Education nationale doit donner ses propres conclusions quant au contenu des programmes de philosophie. Les militants politiques doivent continuer le combat contre la résurgence du nazisme – le premier que nous avons engagé lors de la naissance de notre mouvement, voici trente quatre ans.

Emmanuel Faye a raison de désigner Heidegger comme l’ennemi principal, par lequel le national-socialisme reste la pire des menaces.

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(1) Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie – Autour des séminaires inédits de 1933-1935. Albin Michel, 2005.

(2) Victor Farias, Heidegger et le nazisme, Verdier, 1987

(3) Hugo Ott, Martin Heidegger, Eléments pour une biographie, Payot, 1990.

(4) Marlène Zarader, La dette impensée, Heidegger et l’héritage hébraïque, Seuil, 1990.

(5) Richard Wolin, La politique de l’être, la pensée politique de Martin Heidegger, Editions Kimé, 1992.

(6) cf. Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIème Reich, Albin Michel, 1996.

(7) sur cette question complexe, cf. Edouard Conte et Cornélia Essner, La quête de la race, une anthropologie du nazisme, Hachette, 1995.

Article publié dans le numéro 858 de « Royaliste » – 2005