Aussi éloigné de l’optimisme libéral que de la bonne conscience socialiste, Alain Lebaube décrit l’agonie du système industriel et l’éclatement de notre société. Son livre, d’une impitoyable précision, se lit avec angoisse et colère.

Tout candidat à la présidence de la République devrait étudier, au plus vite et de très près, l’ouvrage qu’Alain Lebaube consacre à la question de l’emploi, si peu évoquée lors de la campagne de 1986 et aujourd’hui inscrite dans une propagande éhontée. Lire « L’Emploi en miettes » leur éviterait de mentir, y compris à eux-mêmes, et d’entretenir, pour quelques temps encore, des illusions. Prétendre que l’emploi s’améliore est contraire à la réalité chiffrée et surtout vécue par un nombre croissant de Français. Croire que la modernisation, agrémentée ou non de discours libéraux, fera disparaître la crise économique et ses conséquences sociales est une naïveté. Faire porter la responsabilité de la situation à la seule gauche ou à la seule droite est une facilité.

La réalité, telle que l’établit Alain Lebaube, c’est la mutation radicale qui est en train de détruire le mode de production taylorien, sur lequel reposait le système industriel. La réalité, c’est que nous connaissons une situation de sous-emploi structurel qui est appelée à durer et à s’aggraver. La France risque de vivre, longtemps, avec un taux de chômage incompressible qui touche déjà près de deux millions et demi de ses citoyens. La réalité, c’est d’ores et déjà une société duale, où coexistent ceux qui ont un emploi stable, et ceux qui doivent se contenter d’emplois précaires ou se résigner au chômage à temps plein. D’un côté des privilégiés, pas seulement bourgeois, de l’autre les victimes, les marginaux, les exclus qui viennent grossir d’année en année le nombre des « nouveaux pauvres ».

Démentant la théorie d’une France décrispée par ses modes ludiques de consommation, Alain Lebaube décrit l’éclatement de notre société qui, peu à peu s’éloigne de ses principes de justice et de solidarité. Dans ce scandale (scandale signifie division), la classe dirigeante tout entière porte une écrasante responsabilité. C’est la gauche triomphante qui, par le décret Bérégovoy de novembre 1982, « justifie le fonctionnement d’une société à deux vitesses que l’on a renoncé à combattre ». Et c’est pendant l’hiver 1984-1985 que l’on voit apparaître la « nouvelle pauvreté » qui est la conséquence directe de ses orientations sociales. N’oublions pas non plus l’opposition stérile et perverse du patronat et des syndicats, celui-là faisant, par la bouche d’Yvon Gattaz, des promesses intenables (871 300 emplois en 18 mois, dont 368 000 grâce à la liberté de licencier !) et ceux-ci se réfugiant dans un dogmatisme inepte. Quant au gouvernement Chirac, malgré son libéralisme affiché et ses cadeaux au patronat, il n’a pu obtenir qu’une amélioration provisoire grâce à des dépenses considérables et quelques manipulations statistiques.

Malgré ces erreurs, ces échecs et cette cécité, les efforts, de part et d’autre, n’ont pas manqué. Les TUC de Laurent Fabius étaient une bonne idée, qui eut des effets pervers. Et Alain Lebaube souligne le courage de Michel Delebarre et de Philippe Seguin qui tentèrent, avec lucidité et détermination, d’éviter le pire – mais sans pouvoir dire toute la vérité en raison de leurs contraintes électorales respectives. La vérité, c’est que nous sommes au bout du rouleau. Toutes les possibilités de traitement social du chômage ont été imaginées, appliquées, et sont en train de s’épuiser. C’est une révolution qu’il faut accomplir, dont Alain Lebaube explore, sans trop d’illusions, les chemins. Il faut la tenter cependant car, hors du changement radical que nous devons imaginer, la division et la violence sont les seules perspectives.

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Alain Lebaube, L’emploi en miettes, Hachette.

Article publié dans le numéro 489 de « Royaliste » – 17 mars 1988