Deux faits ont marqué la longue campagne pour le premier tour : la lassitude d’une grande partie des électeurs, et le grand nombre de candidats. Paradoxe ? Non pas : deux façons de montrer que les Français voudraient entendre ou dire autre chose que les discours usés de la classe politique. Comme aux dernières municipales, les candidats marginaux — que les grands partis méprisent avant de tenter de récupérer leurs voix — ont exprimé cette autre France qui rêve d’une politique différente et d’une nouvelle citoyenneté.

MEDIOCRITE

Mais la règle électorale est ainsi faite qu’il va maintenant falloir choisir entre ces grandes formations dont on a pu mesurer, depuis plusieurs mois, l’extraordinaire médiocrité. Dès lors, comment se décider ? Choisir un programme plutôt qu’un autre ? Mais le programme de Blois est insignifiant : un simple catalogue de mesures à court terme et à strict usage électoral, sans même une idée originale qui puisse justifier la mauvaise sauce que M. Barre nous a servie. De plus, rien ne dit que les giscardiens auront les moyens d’appliquer leurs misérables recettes même si, d’aventure, la majorité actuelle l’emportait. Tant de conflits sont possibles entre les deux fractions de la droite, dans l’attente des présidentielles ou pour les hâter… Même incertitude pour le « programme commun » de la gauche. Le mythe qui avait sous-tendu l’union socialo-communiste ces cinq dernières années, et suscité tant d’espérances, s’est effondré. L’opposition est maintenant trop nette entre des socialistes qui veulent ménager leur clientèle (et certains intérêts puissants) et des communistes qui ne veulent pas être des dindons de la farce pour qu’un accord de dernière heure puisse tout effacer.

Faut-il alors voter pour les avantages immédiats que nous promettent chacun des deux camps ? Plus l’échéance approche, plus les partis sont amenés à tenir sensiblement le même langage, destiné à certaines catégories d’électeurs souvent indécis mais qui détiennent les clés de la victoire. D’où la surenchère sur le S.M.I.C., les appels à la jeunesse, l’empressement autour des vieillards. Comment choisir, entre ces propagandes qui se confondent, entre ces sollicitudes étrangement convergentes…

QUELLES SOLUTIONS ?

On nous rétorquera qu’il ne s’agit là que de l’écume des choses, et qu’il faut se décider entre deux grands « choix » de société » qui résultent d’options politiques, économiques, voire philosophiques, fondamentalement différentes. Ou bien, si l’on ne peut se résoudre à voter pour, du moins voter contre la politique qui parait la plus dangereuse. Quatre solutions sont alors envisageables :

— Voter pour la droite. Nous savons trop que la liberté qu’elle prétend défendre n’est que le masque de dictatures insidieuses : celle de l’aristocratie financière sur l’Etat, celle de l’argent sur l’économie, tandis que se profile à l’horizon la pure volonté de puissance d’un homme à qui il serait dangereux de donner le moindre chèque en blanc. Il n’est pas possible de voter pour la conservation d’une société qui se dissout, de valeurs qui se sont effondrées, laissant le champ libre à l’impérialisme américain, à la sauvagerie de l’économie libérale, à l’insolence des privilégiés.

— Voter pour la gauche. On pourrait être tenté de s’y décider, ne serait-ce que pour ne pas insulter l’espérance de millions de Français. Mais cette espérance risque d’être une fois de plus trahie car les nationalisations que la gauche promet ne feraient que renforcer l’étatisme et l’emprise des bureaucraties partisanes sur l’économie. Car les plus autogestionnaires des socialistes sont ceux qui s’affirment en même temps léninistes ! Quant au Parti communiste, dont nous avons suivi avec attention l’évolution certaine, il s’est peut-être débarrassé de la tutelle de Moscou, mais la logique intellectuelle de ses cadres reste profondément totalitaire. S’il faut rejeter les sornettes de l’anticommunisme de droite, comment ne pas redouter la bureaucratie lourde et triste que le Parti communiste instaurerait ?

– Voter contre la droite. La tentation est forte, provoquée par le dépit ou le dégoût. Mais, quand on est royaliste, comment se résoudre à exclure, même symboliquement, une partie des Français ? Nous n’avons jamais été tendres pour les états-majors et pour les thèses droitistes. Pourtant, comment rejeter une tendance populaire (mais oui !), sans doute détournée, qui vote peut-être par peur de l’autre mais qui a souvent la nostalgie d’un grand projet politique et diplomatique ?

— Voter contre la gauche. Autre impossibilité, fondée sur des raisons identiques. Mêmes si les électeurs de gauche risquent d’être trahis par les politiciens professionnels, il n’est pas possible de dire non au désir de réforme ou de révolution de tout un peuple, de rejeter ses vieilles traditions de liberté et de solidarité, de condamner la France des pauvres et des perpétuels exclus.

NOTRE CHOIX

C’est pourquoi, comme aux présidentielles, la N.A.F. conseille l’abstention au second tour, sauf dans quelques cas particuliers. Par exemple à Nancy, où notre candidate Régine Denis-Judicis appelle à voter contre Servan-Schreiber, quel que soit son adversaire, parce qu’il représente tout ce que nous combattons : le giscardisme — sous ses aspects les plus bouffons — la dictature de l’argent, le délire supranational, la soumission à l’impérialisme américain.

Sans doute l’attitude des royalistes heurte-t-elle les passions du moment. Mais quand on a décidé de témoigner en faveur de l’unité, quand on lutte pour l’avènement d’un pouvoir dans lequel tous les Français pourraient se reconnaître, il faut aller jusqu’au bout de son choix. Donc refuser d’entrer dans un camp, même momentanément, même par crainte ou par dégoût de l’autre camp.

Cela afin de préparer l’avenir, que des affrontements stériles ne sauraient épuiser.

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Editorial du numéro 265 de « Royaliste » – 9 mars 1978