Joseph Stiglitz est un citoyen américain qui fait honneur à son pays autant qu’à sa discipline. Prix Nobel d’économie, ancien président du Council of Economic Advisers à l’époque de Bill Clinton, ancien économiste en chef et vice-président de la Banque mondiale dont il démissionna pour dénoncer librement ceux qu’il appelle « les fanatiques du marché », Joseph Stiglitz s’est fait connaître en France par la traduction d’un ouvrage – La Grande Désillusion – qui a obtenu un vif succès. Il prolonge sa critique dans un nouveau livre indispensable à tous les gouvernements en butte aux folies ultralibérales.

 

Toujours distinguer, sinon opposer, les économistes libéraux et les idéologues de l’ultralibéralisme, les autorités scientifiques et les essayistes parisiens qui se contentent de recopier des morceaux choisis d’auteurs anglo-saxons du second rayon.

J’avais présenté avec enthousiasme le premier ouvrage de Joseph Stiglitz (1). Son nouveau livre mérite également d’être étudié avec soin par tous ceux qui cherchent à sortir du piège ultralibéral : les Français et les Européens de l’Ouest mais aussi et surtout les dirigeants des pays de l’Est européen, de l’Afrique subsaharienne et de l’Amérique du Sud qui sont les principales victimes des idéologues du FMI et des banquiers occidentaux.

Cette description précise des « années rugissantes » (2) – celles, frénétiques, de la précédente décennie – sont passionnantes selon quatre points de vue :

-l’ancien conseiller du président Clinton décrit les conflits au sein du gouvernement américain entre les idéologues ultralibéraux liés aux puissances financières et les démocrates conséquents qui refusaient que l’Etat soit résorbé dans l’économie de marché. Joseph Stiglitz, économiste libéral qui a le souci du Politique, montre comment et pourquoi les « fanatiques du marché » l’ont presque toujours emporté. Le pragmatisme américain est une illusion : de diverses manières le moteur de la République impériale est idéologique.

-Ce clintonien démontre l’échec économique de Ronald Reagan et de Georges W. Bush par des analyses impitoyables qu’il faut largement diffuser puisque beaucoup en Europe continuent de célébrer un prétendu modèle américain qui est fallacieusement réduit aux expériences ratées d’un clan républicain liés aux intérêts spécifiques du milieu financier et de quelques groupes industriels.

-L’ancien économiste en chef de la Banque mondiale prouve que la globalisation ultralibérale n’est pas le seul avenir possible de l’humanité, comme on le répète à satiété, mais qu’il y a d’autres perspectives pour les Etats-Unis et le monde : celles d’un « nouvel idéalisme démocratique » qui mérite d’être discuté avec le plus grand sérieux. On peut par exemple objecter à Joseph Stiglitz que le concept même de « marché » est problématique (3), que le libre échange mondial n’est pas nécessairement la condition d’un développement généralisé…

– Pour les partenaires des Etats-Unis, pour les innombrables victimes de ce capitalisme américain qui a « perdu la tête », le livre de Joseph Stiglitz présente un intérêt majeur et immédiat : il donne, expérience faite, la liste des folies à ne plus commettre, des conseils débiles à ne pas suivre et des réformes dont il faut se garder comme de la peste.

Autrement dit : pour critiquer l’ultralibéralisme, il est mille fois préférable de s’appuyer sur un économiste américain que sur les récriminations de José Bové, anarchiste daté ; pour sortir de la crise mondiale, mieux vaut suivre les conseils d’un libéral convaincu de la nécessité de l’Etat – plutôt que les billevesées « anti-autoritaires » professées par la majorité des altermondialistes ; pour en finir avec le pragmatisme, rien ne vaut un homme qui a une expérience concrète de la vie économique.

Délaissant avec regret les aspects théoriques du livre de Joseph Stiglitz, je m’en tiendrai aux leçons pratiques que nous pouvons en retirer.

 

L’équilibre budgétaire : c’est un dogme qui, dans la plupart des cas, limite la croissance ou empêche le redémarrage de l’activité économique : «… à court terme, les déficits peuvent être absolument essentiels pour se relever d’une récession – et prolonger une récession a des coûts économiques et sociaux énormes, bien supérieurs à ceux qu’induit l’alourdissement du déficit » (330). Encore faut-il que le déficit public permette de financer des investissements productifs…

La baisse des impôts, présentée par MM. Reagan, Bush et Chirac comme nécessaire à l’innovation, à l’investissement et à l’emploi est un « mythe » cultivé en période électorale à l’intention de tous les publics et appliqué ensuite pour satisfaire les hautes classes. La baisse décidée par Reagan n’a pas augmenté l’épargne, source d’investissements, les effets sur l’offre de travail ont été très limités et la réduction des recettes de l’Etat a provoqué un énorme déficit budgétaire sans efficacité économique. Cadeau pour les riches, « les réductions d’impôt nourrissent la frénésie » boursière (225). Si l’on souhaite cependant réduire ponctuellement la pression fiscale, il est préférable de choisir les groupes sociaux qui sont effectivement au service de la collectivité : les chercheurs, les ingénieurs tout particulièrement.

La privatisation partielle des retraites réduit la sécurité des retraités mais assure de confortables profits aux sociétés financières qui gèrent les fonds de pension, comme on l’a constaté au Royaume Uni. D’une manière générale, « la « réforme » des retraites a rendu l’économie plus vulnérable »car elle incite à épargner plus et à moins consommer – ce qui réduit la demande globale.

La confiance est une injonction qui ponctue le discours oligarchique (Ayez confiance !) et qui est devenue une étrange donnée statistique (la confiance des consommateurs). Le sophisme consiste à affirmer que le manque de confiance conduit à épargner et que la confiance favorise la consommation – sans qu’on se pose jamais la question du niveau des salaires.

Aux Etats-Unis comme en Europe, ces homélies n’ont plus aucun sens : les énormes scandales qui ont éclaté ces dernières années (Enron, Arthur Andersen…) prouvent que le capitalisme actuel repose sur le mensonge, le trucage des comptes et le vol. Avec les options sur titre, « les hauts dirigeants volent les actionnaires en abusant de leur naïveté » 165) et dépouillent la grande masse des salariés des gains obtenus grâce à leur productivité : « Dans les années 1990, la rémunération moyenne des hauts dirigeants des entreprises américaines s’est accrue de 442% en huit ans, de 2 millions à 10,6 millions de dollars (…) En 1998, les directeurs ont gagné 37% de plus qu’en 1997, le col bleu moyen, 2,7%. Et chaque année l’écart a été du même ordre. Y compris en 2001, année désastreuse pour les profits et à la Bourse : la rémunération des PDG a augmenté deux fois plus vite que celle du salarié moyen.» (167). Ce serait la moindre des choses que d’établir, pour les hauts dirigeants, un système de rémunération à la performance relative.

La concurrence est un principe que les entreprises américaines (comme les européennes) défendent pour les autres – tout en demandant à l’Etat une protection maximale pour elles-mêmes. La déréglementation que nous continuons à pratiquer en Europe ne favorise pas la concurrence car les entreprises les plus puissantes cherchent toujours à dominer le marché pour leur profit exclusif. Une concurrence durable réduit en effet les profits à zéro : ainsi, aux Etats-Unis, dans le domaine de la téléphonie, « tout le monde soulignait l’importance qu’il y avait à être le premier à entrer sur le marché. Les acteurs avouaient ainsi qu’ils ne s’attendaient pas à une concurrence durable. Il y aurait concurrence pour le marché, pas concurrence sur le marché » (137).

Préconiser les privatisations, à l’Ouest comme à l’Est, c’est encourager les prédateurs, aggraver l’injustice sociale et compromettre l’avenir industriel des nations.

L’indépendance de la Banque centrale est un leurre puisqu’elle ne garantit pas la défense de l’intérêt économique général : « Aux Etats-Unis, le Federal Reserve Board représente un curieux mélange : il est indépendant, mais il est dominé par les intérêts financiers et, en second lieu, par ceux des entreprises. Les voix des salariés et des consommateurs sont inaudibles» (123). Du moins, la Banque centrale américaine est en principe chargée de lutter contre l’inflation et de veiller à la croissance et à l’emploi, alors que la Banque centrale européenne a pour mission de juguler une inflation statistiquement très faible.

L’inflation n’est pas ce mal absolu que les gouvernements sont appelés à éradiquer. Il n’a « jamais été prouvé » qu’ « une forte inflation nuit à la croissance économique à long terme » (114) – car il est malhonnête de confondre un taux modéré d’inflation (entre 5 et 10%) et l’hyperinflation (100%, 500%, parfois plus) qui est ruineuse pour la population. Une politique monétaire inflationniste est toujours préférable à la déflation par baisse des salaires et rigueur budgétaire.

La globalisation est une imposture car ce n’est pas le développement mondial qui est recherché par la République impériale. Ce que les gouvernements américains prescrivent au reste du monde, et surtout aux pays pauvres, contredit ce qui est fait aux Etats-Unis. « Tandis que les autres pays s’échinent à éliminer leur déficit commercial et que le Japon et la Chine continuent à avoir d’énormes excédents, l’Amérique a la volonté et les moyens de conserver les gigantesques déficits qui font que le système financier permet aux Etats-Unis de vivre année après année bien au-dessus de leurs moyens, pendant que leur département du Trésor, année après année, fait la leçon aux autres pour leur expliquer qu’eux ne le peuvent pas. […] Quelle étrange planète que la nôtre où, de fait, les pays pauvres subventionnent le plus riche, qui se trouve être aussi parmi les plus avares pour aider le monde … »(284).

Etrange planète en effet, mais la lecture de Joseph Stiglitz nous incite vivement à ne pas répéter ni prolonger les désastreuses expériences ultra-libérales et à réaffirmer le rôle éminent de l’Etat pour le développement économique et pour le libre commerce entre les hommes.

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(1) Joseph E. Stiglitz, La Grande désillusion, Fayard 2002 ; Le Livre de poche 2003. Cf. Royaliste n° 795.

(2)T he Roaring Nineties, titre de l’édition américaine fort bien traduite par Paul Chemla : Joseph E. Stiglitz, Quand le capitalisme perd la tête, Fayard, 2003. Les citations accompagnées d’un numéro de page sont extraites de cet ouvrage de même que les mots placés entre guillemets.

(3) Cf. Michel Henochsberg, La Place du marché, Denoël, 2001. Et notre analyse dans Royaliste n°…

Article publié dans « Royaliste » numéro 828 – 2003