Nous avions dit, au lendemain des élections, que le Pouvoir, fort de sa victoire, ne tarderait pas à durcir son action. La preuve en est faite désormais.

Tandis que M. Giscard d’Estaing fait des grâces à l’opposition et reçoit les dirigeants syndicaux, M. Barre applique les méthodes de ce « libéralisme avancé » qui lui tient lieu de pensée. Méthodes cyniques et sauvages qui contredisent les douces promesses électorales. La majorité annonçait la « poursuite » du redressement : nous subissons aujourd’hui l’accélération de la hausse des prix et l’accroissement du chômage.

« AJUSTEMENTS »

La hausse des prix ? Dans les services publics, elle sera plus forte que celle que nous annonçons dans notre précédent numéro : par exemple, si les usagers des chemins de fer voient le prix de leur billet augmenter de 15% comme prévu, la S.N.C.F. a procédé à quelques « ajustements » supplémentaires et particulièrement salés c’est ainsi que la carte demi-tarif augmente de 25% et la location des couchettes de 20%. Dans les semaines à venir, les affranchissements augmenteront de 15 à 20%, le carnet de tickets de métro de 13,6% et les automobilistes paieront l’essence encore plus cher.

Bien sûr, le Premier ministre n’a pas manqué de faire, à cette occasion, un cours sur le financement des entreprises publiques, afin de justifier les augmentations de tarifs. Peut-être étaient-elles nécessaires. Mais leur taux montre que les Français sont aujourd’hui obligés de supporter des mois et des mois de laxisme pré-électoral. M. Barre a donc menti par omission. Et il continue de mentir en affirmant que les hausses des tarifs publics n’auront qu’une faible incidence sur le coût de la vie. Comment, en effet, les commerçants et les industriels ne répercuteraient-ils pas ces augmentations dans leurs prix ?

D’ailleurs, l’indice de mars montre que le ralentissement de l’inflation était purement artificiel : avec un indice de 0,9% le mois dernier, on aboutit à un taux d’inflation de 9,2% depuis un an. Mais peu importe à M. Barre qui a déclaré que « les indices bas, maintenus artificiellement, ne sont pas de bons indices ». Que n’a-t-il prononcé cette belle phrase pendant la campagne électorale ! Sans doute, les partisans de la majorité feront valoir que M. Barre s’est penché avec mansuétude sur les « smicards ». De fait, le S.M.I.C. a été relevé de 3,87% et passe de 1 750 F à 1818 F par mois. Soit un accroissement de pouvoir d’achat de 1 %… qui sera dévoré en un peu plus d’un mois. Merci M. Barre. Ça, c’est de la politique sociale I

CANARDS BOITEUX

Et gare à la suite ! Car nous n’en sommes qu’à la première phase de la nouvelle politique économique. Après l’opération « vérité des prix » dans le secteur public, il y aura la libération des prix industriels. Et ensuite, la liquidation des « canards boiteux », afin de « muscler » l’économie française. Liquidation qui aura des effets catastrophiques sur le niveau de l’emploi. Déjà, l’actualité quotidienne montre que la situation ne cesse de s’aggraver. Quelques exemples :

— La sidérurgie a perdu 10 milliards de francs en trois ans et n’est pas compétitive, comme l’a déclaré M. Giraud devant l’Assemblée nationale avant d’annoncer de nouvelles réductions d’activité et des fermetures d’usines qui « devront être compensées par des innovations et des installations nouvelles ». En attendant, les compressions d’effectifs ne manqueront pas de s’accroître.

— Dans les Cuirs et peaux, 40% des effectifs sont en chômage partiel. Ce secteur est durement touché par la concurrence de l’Amérique latine, les importations représentant aujourd’hui 40% de la consommation française, contre 12% en 1969. Et, début mai, on apprenait le dépôt de bilan des Tanneries de Sireuil et 562 licenciements (sur un effectif de 996 personnes) aux Tanneries réunies.

— Dans le textile, Boussac est depuis longtemps en crise, faute d’avoir su prévoir la concurrence asiatique. Déjà, les effectifs sont tombés de 16 500 salariés en 1970 à 11500 actuellement. La situation est particulièrement catastrophique dans les Vosges où les effectifs sont tombés de 12 000 en 1960 à 6 400 aujourd’hui (dont 3 800 dans des secteurs très menacés). Et le « plan de survie » de Boussac prévoit de nouveaux licenciements…

— Dans la construction et la réparation navale où, là encore, la concurrence internationale est très vive, des licenciements sont inévitables. Ainsi, à Marseille, la firme Terrin a dû licencier 825 salariés, soit 20% environ des effectifs.

De fermetures d’usines en compressions d’effectifs, combien la France comptera-t-elle de chômeurs dans un an ? Un million et demi ? Ce chiffre prévisible disqualifie toutes les explications que le gouvernement ne manquera pas de donner. Sans doute, des secteurs ne sont pas compétitifs. Mais qu’a-t-on fait pour les stimuler ou — cas de la sidérurgie — pour les reconvertir ? Sans doute la concurrence internationale est dure. Mais qu’a-t-on fait pour l’affronter ?

L’astuce de Giscard est de faire croire aux Français qu’il vient seulement d’arriver au pouvoir. Pourtant en 1974, il était ministre de l’Economie et des Finances depuis plusieurs années. Pourtant, cela fait quatre ans qu’il est Président de la République. La « crise mondiale » ne date pas d’hier. Les nécessités de la « restructuration » non plus. Mais le gouvernement a laissé pourrir une situation qui se révèle maintenant catastrophique. Pendant ce temps, les syndicats négocient avec le patronat. C’est dans un certain ordre des choses. Mais, sur le tas, face à la sauvagerie libérale, il n’est pas d’autre solution que la grève sauvage et l’occupation sauvage.

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Article publié dans le numéro 271 de « Royaliste » – 18 mai 1978