Le Séminaire Franco-Russe sur les problèmes du développement économique de la Russie a tenu sa 32ème session début juillet 2007 à Paris. Bertrand Renouvin a assisté aux débats entre des économistes français du Centre d’Etudes des modes d’industrialisation (CEMI) que dirige Jacques Sapir et les chercheurs russes de l’Institut de Prévision de l’Economie nationale. Ces très riches échanges ont permis de faire le point sur la politique économique russe et sur les difficultés qu’elle rencontre.

A tous égards, les journalistes de la grande presse spécialisés dans le dénigrement de la Russie auraient eu avantage à suivre le séminaire franco-russe de juillet dernier (1). Ses travaux permettaient de se faire une idée précise de la manière dont se construit la nouvelle réalité russe. Il s’agit bien de la construction politique d’une économie qui fut durement touchée par l’effondrement de l’Union soviétique puis ravagée par les folies ultra-libérales de la période Elstine : sur une base de 100 en 1990, le Produit Intérieur brut était tombé à 60 en 1998 et l’investissement à 20% du niveau atteint au début de la décennie. L’économie russe s’est très rapidement redressée après le krach de 1998, qui a marqué la fin de l’expérience ultralibérale, et le PIB avait presque retrouvé en 2006 son niveau de 1990 – sans que la faiblesse de l’investissement soit pour autant un problème résolu.

Mais, dès le second semestre 2005, l’économie russe est entrée dans une nouvelle phase : les années de forte croissance qui ont suivi le krach de 1998 (« croissance de récupération ») permettent de s’engager sur une « trajectoire de développement ». Ce dynamisme ne s’explique pas seulement par la richesse du pays en matières premières et aux rentrées de devises que celles-ci procurent.

Selon les économistes russes de l’IPN-ASR, quatre facteurs expliquent le niveau élevé de la croissance :

a) La création d’une véritable « économie nationale » sur le territoire de la Fédération de Russie qui fait suite au vaste système soviétique ;

b) L’amélioration des mécanismes et des institutions de cette économie nationale et un plus grand respect par les citoyens de la légalité, surtout dans le domaine fiscal.

c) L’apparition d’un processus d’adaptation des agents économiques à la dynamique d’ensemble et aux contraintes étatiques ;

d) Une bonne capacité d’anticipation à moyen terme par des agents économiques qui ont pris conscience des effets bénéfiques de la stabilité politique et des nouvelles orientations de la politique économique.

Ces observations sont de la plus haute importance pour les européens de l’Ouest : elles montrent que la croissance économique dépend fondamentalement de l’existence d’un Etat se donnant les moyens d’un projet national et de l’adhésion des citoyens à un tel projet. Leur participation à la réalisation de l’œuvre collective s’en trouve favorisée. C’est tout le contraire d’une « libéralisation » des forces du « marché » qui aboutit à la constitution de groupes géants qui se comportent en prédateurs : en Russie, la lutte contre les oligarques, marquée par l’affaire Yukos (2), a montré au peuple russe que l’Etat avait désormais la volonté de servir l’intérêt général – ce qui a renforcé la légitimité du pouvoir.

L’adhésion de la classe moyenne (en voie de constitution) et de la classe ouvrière au projet national-étatique se traduit par une confiance en l’avenir qui s’exprime par des achats de biens durables (équipements, immobilier). Ceux-cicontribuent à la dynamique d’ensemble qui est le fruit de la demande interne, des investissements publics et privés et des exportations. Le taux élevé de croissance (+ 8,8% au premier trimestre 2007) s’accompagne d’une inflation tout à fait acceptable (+ 7,5% sur 12 mois) que le gouvernement se garde avec raison de combattre.

L’ensemble de ces facteurs permet d’envisager une forte croissance pendant les quinze ou vingt prochaines années. Les prévisionnistes russes savent que ce phénomène ne sera pas spontané : au capitalisme rentier de la fin du siècle dernier, succède une politique délibérée de ré-industrialisation du pays (« diversification ») qui n’est pas encore complètement définie.

Une volonté politique est nécessaire pour combler les défaillances qui risquent de freiner la croissance : retard considérable dans l’investissement, avec un taux actuel beaucoup trop faible pour permettre la modernisation des entreprises et le renouvellement des infrastructures qui se sont énormément dégradées depuis quinze ans ; faiblesse du système financier russe qui commence à être compensée par la création du Fonds de développement et de la nouvelle banque publique VEB mais qui empêche la répartition efficace des recettes tirées de l’exportation entre les secteurs industriels et entre les régions ; manque de main d’œuvre qualifiée – ouvriers et techniciens – car le secteur des services offre de meilleurs salaires que celui de l’industrie ; affaiblissement des capacités de conception dans l’industrie.

Lourd héritage du passé, ces freins à la croissance interdisent tout laisser-faire (la « logique inertielle ») qui ne permettrait pas de résoudre la question des investissements, facteurs indispensables du développement économique. La prétendue spontanéité du marché ne résoudrait pas les déséquilibres entre le secteur rentier (qui bénéficie des rentrées sur les produits exportés) et le secteur manufacturier, entre les PME et les grandes entreprises, entre le secteur productif et les infrastructures, entre les régions.

Pour que la Russie bénéficie d’une croissance accélérée et d’un développement économique et social mieux équilibré, l’Etat (avec ou sans Vladimir Poutine…) doit orienter délibérément l’activité économique, de manière directe ou indirecte, selon les scénarios présentés par les prévisionnistes et qui permettent d’adopter une stratégie nationale de développement. Voilà qui évoque la planification indicative, qui a correctement fonctionné après la Libération et au temps de la République gaullienne…

Peu importe le choix des termes si la stratégie de l’intervention étatique consiste en premier lieu à soutenir massivement l’investissement productif : des discussions entre économistes français et russes, il résulte que, compte tenu de la nécessité de combler le retard accumulé, le taux d’investissement total nécessaire devrait être compris entre 26 et 35% du PIB. Ce taux d’investissement élevé est « comparable aux valeurs atteintes en France, Italie mais aussi au Japon et en Corée lors des phases de reconstruction et de fort développement de l’activité économique ». S’il était atteint, il aurait des effets « spectaculaires » sur l’activité économique car il permettrait à la fois une baisse des coûts de production (conséquence de la rénovation des infrastructures) et une augmentation de la productivité suscitée par la modernisation de l’appareil productif.

Les résultats attendus (une croissance entre 7 ou 9% par an jusqu’en 2015-2020) seront fonction du rôle des institutions politiques et des établissements financiers : au Fonds d’Investissement et à la VEB, il faudra ajouter de nouvelles banques destinées à financer les PME (comme les Banques populaires) ou des activités spécifiques (comme le Crédit agricole). Il faudra par ailleurs que les entreprises publiques et les entreprises privées puissent développer leurs activités dans le cadre d’une stratégie explicite : « la présence d’un organe de coordination et de prévision, capable d’identifier les priorités et de piloter les efforts des organismes publics et semi-publics en matière d’investissement s’impose. Il faut ici rappeler le rôle que joua en France le Commissariat Général au Plan dans le pilotage des investissements dans la période de forte croissance. Un tel organisme, pour pouvoir être efficace, doit disposer d’une autorité importante et être rattaché au Centre même du pouvoir politique ».

Déjà, les décisions prises par les autorités russes et les projets discutés lors du Séminaire de juillet font apparaître un modèle productif russe qui présente quatre caractéristiques :

1/ Rôle important de la finance interne dans les choix des grands groupes ;

2/ Rôle important de l’Etat par le biais de grands groupes publics cotés en Bourse ce qui implique une coopération avec les actionnaires minoritaires du privé.

3/ Régime économique fonctionnant sur trois secteurs :

le secteur contrôlé directement ou indirectement par l’Etat (matières premières et ressources naturelles) donc placé hors concurrence ;

un secteur d’intervention étatique (aéronautique civile, constructions navales, automobile) partiellement ouvert à la concurrence ;

un secteur totalement ouvert à la concurrence.

4/ Une ouverture sur l’extérieur dont les modalités seront définies en fonction des objectifs nationaux de développement.

 

Nous évoquerons ultérieurement les questions politiques et sociales. Quant aux perspectives économiques étudiées lors du séminaire franco-russe, elles réjouiront les amis français de la Russie, non sans qu’ils éprouvent de l’amertume : mutatis mutandis, la Russie adopte la doctrine économique et les moyens d’action qui ont assuré la croissance française après la guerre. Cela au moment où les élites françaises de droite et de gauche, après avoir adhéré par faiblesse ou par intérêt à l’ultralibéralisme, continuent de détruire les instruments de la politique économique.

Il ne s’agit pas pour nous d’adopter le modèle russe, qui a des caractères spécifiques, mais de retrouver la logique de l’intervention étatique pour le développement de l’activité nationale et dans un ensemble européen complètement repensé et réorganisé à l’échelle continentale.

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(1) CEMI-EHESS et Institut de Prévision de l’Économie Nationale de l’Académie des Sciences de Russie (IPEN-ASR) avec le soutien de l’EHESS, du Ministère de la Recherche et de la FMSH. Les documents de référence du séminaire (en russe) et la synthèse des travaux (en français) peuvent être consultés sur le site http://cemi.ehess.fr/document.php?id=1170. Sauf indications contraires, les citations sont tirées de ce texte.

(2) Arrestation en octobre 2003 de Mikhaïl Khodorkovsky, qui contrôlait cette très importante compagnie pétrolière privée et qui purge actuellement une peine de huit ans de prison pour fraude fiscale.

 

Article publié dans le numéro 912 de « Royaliste »- 2007