Le pouvoir et ses satellites de la presse Hersant, de la radio ou de la télévision sont actuellement en train de se livrer à une colossale opération de mystification. Ils annoncent en effet que la France, à l’aube du troisième millénaire, s’achemine vers une prospérité jamais encore atteinte. Ecoutons ainsi M. Giscard d’Estaing lors de l’émission « questionnaire » de Jean-Louis Servan-Schreiber : à l’entendre, la France n’est pas trop mal placée puisqu’elle occupe le quatrième rang économique mondial. Elle bénéficie d’un bon niveau de vie, a une balance commerciale excédentaire et un ensemble d’industries de pointe riche de promesses. Et le Président de citer, à ce propos, notre industrie automobile qui est, paraît-il, la première d’Europe.

Pour que la France réussisse victorieusement son redéploiement rendu nécessaire par la crise mondiale, il suffirait, à entendre les augures présidentiels, que notre économie soit affranchie des contraintes dirigistes et protectionnistes, que les « canards boiteux » soient éliminés, que notre industrie ne soit plus brimée par les interventions constantes et malencontreuses de l’Etat. Les vaticinations giscardiennes ne vont jamais sans gadgets. Et l’ancien maire de Chamalières s’est empressé d’en tirer deux de sa manche :

— D’abord M. Monory, ministre de l’Economie, ancien garagiste devenu fabricant de tracteurs, symbole de la petite et moyenne entreprise qui agit et qui réussit.

— Ensuite M. Robert Fabre, radical d’opposition à tendance majoritaire. Chargé d’une mission d’enquête et de proposition face au chômage, il propose comme remède miracle l’allégement des charges des P.M.E.

Alors, la France de la « monarchie élective » giscardienne, s’achemine-t-elle vers une prospérité tranquille sur fond de libéralisme éclairé, assumée par des self made man intrépides ? Tel est le spectacle officiel… et le contraire de la réalité.

Aucune des composantes du dernier mythe en vogue à l’Elysée ne résiste en réalité à l’examen. M. Giscard d’Estaing se félicite du fait que nous soyons restés, durant la crise, la quatrième puissance économique mondiale. Mais ce rang, nous l’avions déjà en 1973. Et comme la crise touche toutes les nations il aurait fallu une gestion particulièrement exécrable pour que nous perdions un ou plusieurs rangs.

COMMERCE : UNE EUPHORIE TROMPEUSE

Notre balance commerciale s’est paraît-il redressée ? Mais le chef de l’Etat omet de préciser que cela est dû en partie aux variations saisonnières liées à la production agricole. Il oublie surtout d’indiquer que nous touchons en ce moment les dividendes de la politique de contrats tout azimut menée au temps où M. Jobert était au quai d’Orsay et au début du gouvernement Chirac. Pour honorer ces commandes, qu’il s’agisse de barrages ou de centrales nucléaires, il faut de deux à cinq ans. Leur facturation tombe donc maintenant et nous procure une bonne situation de trésorerie. Autrement dit, nous vivons sur les lauriers du passé, ce qui nous dispense de dresser un bilan des commandes passées actuellement… dont la quantité et la qualité ne sont guère reluisantes.

Lorsque V.G.E. donne un exemple d’industrie de pointe exportatrice l’automobile, il pratique un abus de confiance. L’industrie automobile est en effet une industrie de montage à faible valeur technologique : on peut installer des chaînes Renault ou Citroën, aussi bien au Maroc qu’au Brésil ou au Gabon, c’est-à-dire en utilisant une main-d’œuvre à très faible qualification technologique. D’ailleurs l’industrie automobile est prospère — Grande-Bretagne exceptée — dans tous les pays industriels, y compris dans une nation en liquéfaction comme l’Italie. Allons plus loin : le rachat de Chrysler-Europe par Peugeot est l’illustration même de ce que le Nouvel Observateur appelait un « mensonge tricolore » : Chrysler laisse à Peugeot toute la partie montage, étude de la forme des pneus et de la carrosserie, en un mot : toute la bicycletterie. En revanche, Chrysler se réserve la seule partie technologiquement novatrice : les recherches sur les composants électroniques qui joueront un rôle de plus en plus grand dans la voiture de demain.

FRANCE, PAYS DE SOUS-TRAITANCE ?

Il semble d’ailleurs que la politique officielle aboutisse à vouer l’ensemble de l’industrie française à ce rôle de sous-traitance. Lorsque M. André Giraud, ministre de l’Industrie, répond aux questions des journalistes les invitant à contempler au SICOB nos industries de pointe, il les prend pour ce qu’ils sont : des giscardiens résignés. En effet, nous n’avons pas attendu l’actuel chef de l’Etat pour développer des industries de pointe : l’arrivée de de Gaulle au pouvoir, voici vingt ans, a marqué le début d’une impulsion importante donnée à notre électronique, notamment par le biais des crédits du ministère de l’Air destinés à l’équipement de nos Mirage. De la sorte, nous sommes parvenus à former des ingénieurs de qualité et à jeter les bases d’une industrie des composants. Mais celle-ci est restée hélas trop balbutiante puisque nous n’avons jamais été capables de mettre au point un « Plan composants » analogue au Plan calcul. De même, nous n’avons pas attendu Valéry Giscard d’Estaing pour développer dans le cadre du Commissariat à l’Energie Atomique (CEA) la recherche nucléaire.

L’élément nouveau depuis quatre ans, c’est que ni l’électronique, ni la recherche nucléaire n’ont suivi un développement comparable à celui qui s’est produit aux Etats-Unis et en Allemagne Fédérale. Entre autres, depuis que nous avons largué la Cil à Honeywell Bull, la recherche française en matière de composants est en veilleuse. De telle sorte que nous sommes, en la matière, contraints de payer à Honeywell Bull les royalties correspondant aux brevets de recherche qu’elle possède.

De même, lorsque la CSF a racheté LMT, une bonne partie du matériel téléphonique a continué à se fabriquer sous licence ITT. Et le système des licences et des brevets nous oblige à ne fabriquer que tel type de matériel, et à ne vendre que dans certains pays. Dans ces conditions, le redéploiement est sinon un abandon tout au moins un repli. Ces carences et ces échecs laissent apparaître en filigrane la stratégie à laquelle se prête le système giscardien. Depuis que l’échéance électorale de mars est passée, le pouvoir joue à fond la politique du néo-libéralisme.

DE L’ECONOMIE MONDIALISTE…

L’ancien libéralisme exaltait la loi du laisser-faire, laisser-passer, donc la victoire du plus fort, mais dans un cadre « nationaliste » : dans cette optique une nation en dominait d’autres et — entre autres — s’assurait la prépondérance dans des colonies. Le néo-libéralisme, lui, assure la circulation des produits par le canal d’entreprises ayant une stratégie mondiale. Jadis une entreprise fabriquait un produit. Puis elle a fait des filiales dans un pays donné, d’abord pour vendre dans ce pays ce qui correspond à sa consommation, puis pour jouer de la modicité du prix, de sa main-d’œuvre, du bon marché de ses matières premières ou de la clémence de sa législation fiscale. De la sorte, l’entreprise transnationale n’est plus une entreprise de production enracinée dans un pays, mais une entreprise financière qui joue à l’échelon mondial sur la meilleure rentabilité de la production dans tel ou tel pays, et vend de continent à continent.

Le cas échéant, elle localise le profit en vendant par exemple à perte ses productions dans un pays où elle a envie de se retirer, tel l’Iran en ce moment. Au besoin, elle fera apparaître en perte un bilan dans un pays afin de ne pas payer d’impôts. A ce jeu, la petite et moyenne entreprise qui ne peut jouer sur une -multitude de tableaux est condamnée malgré Monory ou Robert Fabre. En effet, à partir du moment où le profit dépend de la meilleure localisation mondiale des filiales des grands groupes, l’astuce ne sera pas de réussir bien dans un climat de concurrence entre entreprises comme le fit un Monory, mais de jouer sur les conditions économico-sociales différentes selon les pays.

… A LA MORT DE LA P.M.E.

Ainsi une firme mondialiste fabriquera, dans un pays A où les salaires sont bas, les produits qui nécessitent le concours d’une main-d’œuvre importante. Puis le montage sera fait dans un pays B, où il y a une main-d’œuvre qualifiée mais beaucoup de chômage. Et le dépôt commercial sera fait dans un Etat qui a une fiscalité particulièrement agréable. Dans cette stratégie, la compétence technique de l’industriel n’a plus grande importance, ce qui compte c’est l’étude des points forts ou faibles de chaque nation et — à la limite — l’achat de tel ou tel chef d’Etat ou de tels ou tels ministres.

L’industriel de type Monory réalisant un produit complet est, lui, condamné : il répond justement à la définition que les néolibéraux donnent du canard boiteux. Allons même plus loin : s’il ne tenait qu’aux néo-libéraux, toutes les industries employant beaucoup de main-d’œuvre en France seraient sacrifiées au profit d’usines de sous-traitance dans les pays du tiers-monde. Dans cette optique, seules les industries recourant à une forte part d’artisanat — une entreprise fabriquant des prothèses pour handicapés par exemple — pourraient survivre. Si nous n’en sommes pas là, c’est que le pouvoir doit tenir compte des retombées électorales d’une politique qui a comme conséquence une extension du chômage. Mais il faut constater que sa victoire en mars dernier a déjà levé une bonne partie de ses inhibitions en la matière.

LA VALSE SUR LES DEVISES

Par ailleurs, le jeu monétaire international ne peut qu’aggraver cette évolution « mondialiste » de notre économie. En effet, avec le système de changes flottants qui domine depuis l’instauration du fameux « serpent » monétaire européen, les entreprises se trouvent affrontées à un « risque de change » accru auquel la petite et moyenne entreprise peut difficilement faire face.

Prenons l’exemple du tout récent recul du dollar. Une petite entreprise qui avait libellé un marché avec l’étranger en dollars lorsque celui-ci valait 4,90 F se voit payer, au moment de la vente, les dits dollars sur la base de 4 ou 4,10 F. Son prix de revient est par terre. En revanche, dans une trans-nationale, le directeur est dressé à tricher. Il dispose de liquidités qui proviennent du monde entier. En quelques minutes, il peut ordonner de vendre un demi-milliard ou un milliard de dollars si cette devise faiblit. Ainsi s’expliquent les mouvements brutaux de présentation de dollars sur les places de Francfort ou de Zurich : ceux-ci sont de la sorte reconvertis en devises plus solides, deutschemarks ou Francs suisses. Parfois les mouvements quotidiens de conversion atteignent ou dépassent sur ces places le milliard de dollars. Mais la petite et moyenne entreprise qui n’a pas de trésorerie variée, part a priori vaincue dans ce jeu. Ajoutons que celui-ci permet aux Etats-Unis de financer leur désordre commercial et monétaire interne par l’émission d’une monnaie non gagée.

On objectera que, pour obvier à cette situation, M. Giscard d’Estaing, de concert avec nos partenaires de l’Europe des Neuf, s’efforce d’instaurer une zone de stabilité monétaire au sein du Marché Commun par le biais de la création de « l’écu européen ». Mais cette monnaie sera sans pouvoirs réels chez les tierces puissances car elle sera éclipsée par l’attrait du dollar qui, même s’il est devenu en grande partie une fausse monnaie, reste néanmoins une devise de référence. Tout au plus constituera-t-elle un régulateur local, d’ailleurs conforme aux désirs des Américains, tels qu’ils se sont exprimés depuis la conférence de la Jamaïque. Enfin il faut noter que dans le panier de devises qui servent de garantie à l’écu, le Deutschemark entre à lui seul pour un tiers. Comme le soutien des devises au niveau européen est assuré au prorata des mises, la France se trouve réduite à l’état de satellite économique de l’Allemagne Fédérale dans une Europe déjà largement américanisée. C’est là, la vérité du néo-libéralisme, une vérité que le système s’efforce de cacher à une opinion anesthésiée derrière le sourire de Robert Fabre ou la démagogie néo-poujadiste de M. Monory. Les réveils n’en seront que plus dramatiques.

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Etude publiée par la cellule NAR-Economie dans le numéro 281 de « Royaliste » – 23 novembre 1978