Voici un petit livre que nous, royalistes patentés, devrions saluer avec des cris de triomphe. Sophie Wahnich, excellente historienne qui ne cache pas sa sympathie pour Robespierre et Saint-Just, constate que la Terreur fait aujourd’hui l’objet d’un dégoût généralisé ! De fait, la compassion pour les victimes de la Révolution est attestée par de beaux succès de scène et de librairie.

Nous sommes restés quant à nous sur la réserve. Très attentifs au débat entre les historiens, nous ne participons pas aux évocations larmoyantes. D’abord par hostilité raisonnée à tout discours compassionnel. Ensuite parce que nous sommes royalistes, et non pas thermidoriens. Voici peu, Pierre Rosanvallon nous disait que la période thermidorienne ressemblait à la nôtre par ce « pragmatisme » que nous récusons à tous points de vue. Et Sophie Wahnich nous apprend que Thermidor inventa le culte moderne de la victime et la concurrence des rescapés pour l’établissement de la hiérarchie des martyrs. Là encore, notre pays est en pleine réaction thermidorienne, à ceci près que nos très médiatiques rescapés du communisme font part d’une expérience fictive : ils ne sortent ni de la Conciergerie, ni des camps soviétiques ou chinois mais des groupes en fusion du Quartier latin.

La Terreur est pour nous une question historique qui provoque une réflexion politique permanente. C’est là un constat qu’il importe de souligner car les débats sur la Terreur sont sans commune mesure avec le nombre des victimes : mille trois cent soixante-treize personnes ont péri sur l’échafaud entre le 22 prairial et le 9 thermidor alors que la répression de la Commune de Paris fit vingt mille morts en une semaine. Le grand massacre de 1871 s’inscrit banalement dans la chronique de nos guerres civiles alors que nous demeurons fascinés par 1793.

Par crainte d’une répétition ? Non, pas vraiment. Les républicains déclaraient qu’il ne fallait pas recommencer la Terreur, avant même de se démocratiser. Et les derniers des chefs « jacobins » sont des petits-bourgeois qui n’eurent pas le courage d’être communistes – ou franchement nationalistes.

Par ailleurs, Sophie Wahnich a raison de critiquer ceux qui tentent d’établir un lien entre Robespierre et Ben Laden. La terreur révolutionnaire est le contraire du terrorisme actuel : les extrémistes de l’islam sont des nihilistes tendus vers la destruction ; les révolutionnaires de 1793 voulaient la fondation d’une société juste. C’est la finalité qui fait le partage, radicalement. Comme le disait un philosophe point suspect de complaisance pour le communisme lors d’un de nos Mercredis, « nous avons tous pour amis d’anciens staliniens, nous n’avons pas d’amis qui ont été nazis ». Les nazis voulaient détruire notre civilisation au nom d’une race supposée. Les jacobins de 1793 et les communistes (en France c’est à peu près la même tradition) désiraient la justice, c’est-à-dire que les mêmes droits soient reconnus à tous les citoyens. Mais c’est une logique violente qui l’a emporté…

Pourquoi ? La question nous hante et nous rapproche de nos vieux adversaires mais les explications données ici par Sophie Wahnich, ailleurs par certains marxistes militants, méritent d’être âprement discutées.

Notre éminente robespierriste tente de justifier la Terreur par l’effroi populaire et par la froide nécessité de la refondation symbolique du pouvoir. Ce faisant, Sophie Wahnich sera étonnée d’apprendre qu’elle rejoint Georges Bernanos par des chemins détournés. « On tue par peur, la haine n’est qu’un alibi » : l’auteur des Grands Cimetières sous la lune exprime la vérité de la guerre, et donne la cause principale des massacres commis lors des guerres civiles. On comprend que la mort de Marat provoque l’effroi du peuple révolutionnaire et l’incite à des actions vengeresses pour sauver la patrie menacée.

La suite des événements renforce ce sentiment de peur et cette « demande de vengeance ». Citations à l’appui, Sophie Wahnich entend démontrer que Robespierre donne à ces émotions populaires (en fait celles des Sans-Culottes) une formulation politique qui aboutit à instituer la vengeance – par le tribunal révolutionnaire et selon la politique de salut public.

Ces explications qui permettraient se sauver les jacobins ne me paraissent pas recevables. Ceci pour deux raisons éminemment politiques :

Instituer la vengeance pour empêcher les massacres spontanés ne peut se comprendre que d’une seule manière dans une société régie par le droit : le pouvoir politique institue un tribunal chargé de punir les coupables quels qu’ils soient selon un ensemble de règles dont l’application arrête le mécanisme de la vengeance et rétablit la paix civile. Tel n’est pas le cas du Tribunal révolutionnaire qui est chargé de venger le peuple. Ce qui lui enlève le caractère  propre à tout tribunal : être le tiers, extérieur au conflit, qui dit la loi.

Il y a pire. Sophie Wahnich écrit que « le tribunal révolutionnaire n’obéit plus aux règles de la vengeance mais bien à celle de la guerre car il y a « déclaration de guerre à ceux qui, dans les prisons, sont considérés comme incapables désormais d’adopter les valeurs révolutionnaires ». Cette volonté d’extermination des opposants abolit l’action de justice qui consiste à punir pour ramener la paix, punir quelques-uns pour ramener l’ensemble à l’obéissance de la règle commune.

Les exécutions publiques de la Terreur sont d’une autre nature que les massacres commis par les troupes royales ou par les Versaillais parce que les jacobins substituent à la logique punitive, limitée dans le temps, une violence éradicatrice qui maintient en l’état le mécanisme sans fin de la vengeance : après la Terreur rouge, la terreur blanche et ainsi de suite. Tel est le premier échec des jacobins : les sacrifices humains commis par des bourreaux qui seront eux-mêmes exécutés ne réconcilient pas la société avec elle-même.

Ce bain de sang ne parvient même pas à maintenir, par l’anéantissement du « modérantisme », la ferveur patriotique nécessaire à une complète refondation révolutionnaire. Ce second échec avait été souligné par le défunt comte de Paris écrivant que « le mythe fondateur, le sacrifice initial ne parviennent pas à faire surgir la réalité politique et sociale désirée ». Et d’ajouter : « On conçoit que la Terreur soit impitoyable. On voit aussi qu’elle masque une angoisse secrète, un désespoir inavouable » (2). De fait, Robespierre ne fonde pas un nouveau pouvoir politique souverain, contrairement à ce que croit Sophie Wahnich. La France terrorisée se soulage dans le thermidorisme avant de se donner un maître beaucoup plus despotique que le plus absolu des rois de France. L’échec de la Terreur est aussi formidable que son ambition. On conçoit que nous soyons encore saisis par sa sombre grandeur.

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(1) Sophie Wahnich, La liberté ou la mort, essai sur la Terreur et le terrorisme, La Fabrique éditions, 2003. 13 €.

(2) Comte de Paris, L’Avenir dure longtemps, Grasset, 1987.

 

Article publié dans le numéro 838 de « Royaliste » – 10 mai 2004