Il en va souvent ainsi dans la philosophie : la discrétion de Jean-Toussaint Desanti n’a d’égale que l’importance de sa pensée.

Quelques-uns, les bienheureux, ont écouté Jean-Toussaint Desanti lors de la journée d’hommage à Maurice Clavel que nous avions organisée pour le dixième anniversaire de la mort de notre ami. D’autres, plus nombreux, avaient été ravis par une intervention en forme de fable lors d’un mémorable colloque sur la science organisé au Mans… Nous étions loin de tout spectacle, de tout effet, écoutant une parole assurément savante et si claire qu’elle trouvait sans peine un écho profond. Mais le plus souvent, Jean-Toussaint Desanti demeure silencieux, attentif fumeur de pipe au sourire quelque peu énigmatique sans qu’il soit jamais inquiétant.

Voici cette parole de philosophe et de pédagogue consignée dans un premier livre d’entretiens (1) qui permet d’y réfléchir et d’y revenir autant que l’on voudra. La conversation, car c’en est une, qui évoque le dialogue platonicien, porte sur le temps – le temps dont nous parlons sans cesse, que nous semblons mesurer de façon toujours plus précise, mais qui nous échappe de toutes les manières. Le temps, c’est le présent insaisissable, la fuite des heures et des années, notre incapacité à comprendre ce qui se passe et ce qui passe.

C’est à partir de cette expérience commune de la familiarité et de l’obscurité du temps que saint Augustin a développé une réflexion toujours actuelle, que Jean-Toussaint Desanti reprend, explique et prolonge. Penser le temps, c’est se placer hors du temps, c’est essayer d’appréhender l’éternité du Dieu créateur du monde temporel. C’est aussi penser le rapport entre l’âme et le temps, méditer notre expérience intime du temps, faire le récit de ces « moments présents » qui glissent « en un clin d’œil » du pas encore au jamais plus.

Nous sommes dans la forêt dont parlait Augustin d’Hippone. Pour nous orienter, Jean-Toussaint Desanti est un guide amical et sûr qui nous conduit de saint Augustin à Plotin, puis vers Husserl après une étape chez Heidegger. Comme dans toute forêt, il y a des clairières, des allées bien tracées mais aussi des taillis difficilement pénétrables. Moins classiquement, on y rencontrera un jeune homme, point philosophe pour un sou, un autobus, des figures géométriques, un agenda…

On aurait pu aussi y rencontrer un royaliste, à défaut de prince charmant. Un royaliste, ça n’arrête pas de parler de temps, de durée, de continuité, et du lien entre le passé et avenir. Il importe que ce discours soit mis à l’épreuve du questionnement philosophique.

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(1) Jean-Toussaint Desanti, Réflexions sur le temps, Variations philosophiques I, Conversations avec D.A. Grisoni, Grasset, 1992.

Article publié dans le numéro 59 de « Royaliste » – 25 janvier 1993.