Avant que Jacques Chirac ne rentre en campagne, mettons une fois pour toutes les choses au point.

Depuis sept ans, nous avons défendu la fonction présidentielle, et tout particulièrement le privilège de procédure et de juridiction (non la fiction juridique de « l’immunité » ) contre les attaques de ceux qui, à travers la personne du chef de l’Etat, visaient les institutions de la 5éme République. Ce qui ne nous a pas empêchés de répéter que, de notre point de vue, le chef de l’Etat était passible de la Haute Cour pour avoir violé la Constitution.

Ce président indigne tente une nouvelle aventure électorale, en reprenant la technique qui lui avait réussi voici sept ans. Il tiendra en même temps deux discours incompatibles. Il associera à sa campagne des personnages capables, en raison de leur image, de remuer des éléments opposés : l’eau tiède du libéralisme centriste et la cendre gaulliste, l’air du grand large globalisé et les racines du terroir. Jacques Chirac sera d’autant plus libre de s’ébattre qu’il n’aura pas, cette fois, de rival sérieux à détruire : Edouard Balladur et Nicolas Sarkozy seront de la partie, à côté de Philippe Seguin et d’Alain Juppé – deux agents électoraux responsables d’échecs spectaculaires. Qu’importe, puisqu’on suppose que les électeurs n’ont pas de mémoire.

Guetté par la justice, et n’ayant de toutes façons plus rien à perdre, Jacques Chirac fera une campagne acharnée. Il sera – il est déjà – patriote et mondialiste, républicain soucieux de l’autorité de l’Etat et démocrate promettant le maximum de décentralisation, militariste et écologiste. Peut-être même ressortira-t-il la « participation » tout en plaidant pour l’absolue liberté patronale.

Même ceux qui aiment bien Jacques Chirac décrivent un homme sans pensée ni conviction – ce qui lui permet toutes celles qui peuvent lui servir. Selon l’habituelle pratique, ses scribes copieront chez d’excellents auteurs  des morceaux de textes destinés aux collages et aux moulinades de ses discours de campagne.

Comme en 1995, tant d’impudence risque de nous donner le tournis. D’où la nécessité de prendre d’entrée de jeu quelques repères.

– Jacques Chirac n’a jamais été gaulliste. C’est une créature de l’entourage de Georges Pompidou qui a vieilli sans jamais mûrir, toujours sous la coupe de ses conseillers successifs – le plus pernicieux ayant été Edouard Balladur.

– Elu président grâce a un dynamisme démultiplié par l’absence totale de scrupules, cet homme qui n’a compris ni l’Etat ni la France a entrepris la destruction de la Constitution par la réforme de la durée du mandat présidentiel, consenti à des abandons majeurs de souveraineté et aliéné aux Américains notre liberté d’action militaire.

– Dans le domaine économique et social, les contradictions de son « programme » se résolvent toujours de la même manière :  quoi qu’il arrive, quoi qu’il ait déclaré, refusé et promis, Jacques Chirac est le porte-parole de l’idéologie dominante et le défenseur de ses groupes d’appui. Tout au long de son septennat, il a repris, au mot près, toute la thématique ultralibérale, patronné les agriculteurs de la FNSEA et les dirigeants du Medef. Il continuera de servir les mêmes clientèles.

– Plus généralement, Jacques Chirac a été le complice de Lionel Jospin lorsqu’il s’est agi de faire la guerre sans autorisation du Parlement contre la Yougoslavie et en Afghanistan, de parachever le système euro et d’entrer dans la logique d’une mondialisation placée sous l’hégémonie des Etats-Unis.

Sans illusions sur le personnage, jamais nous n’avions pensé qu’il serait capable de tels reniements et de tels abandons. Homme sans fidélités, il serait à nouveau capable du pire s’il parvenait à se faire réélire. Le risque est d’autant plus grand que son entourage forme un syndicat de faillis qui ont activement participé à la destruction de l’œuvre du général de Gaulle. Non seulement Alain Juppé et Edouard Balladur, mais aussi Philippe Seguin, qui a consenti au quinquennat, à l’euro et aux guerres américaines et qui tente de réveiller le « gaullisme populaire » qu’il a délaissé depuis des années. Vaille que vaille, le peuple gaulliste a résisté. Comment pourrait-il, lors des prochaines échéances, soutenir en la personne de Jacques Chirac l’aventurier qui a tenté de liquider les héritiers du Général et  le magnifique héritage qui appartient désormais à la France et aux Français ?

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Editorial du numéro 787 de « Royaliste » – 4 février 2002