Selon l’humeur du moment, on peut trouver comique ou exaspérante l’annonce du Thème-de-la-campagne suivie de débats entre experts nourris aux sondages du jour. Nul ne s’avise, sur les plateaux, de remarquer que le Thème officialisé le lundi matin sera balayé le jeudi soir par une autre thématique surgie de l’actualité. C’est ainsi que tour à tour on disserte sur l’immigration, sur le pouvoir d’achat, sur l’insécurité… en attendant qu’un sondage inédit fasse surgir un autre Thème-de-la-campagne aussi incontournable que rapidement contourné.

Ce jeu médiatique où s’ébattent des micro-sociétés de parieurs nous permet de faire la liste des sujets qui ne seront jamais traités comme thèmes possibles de campagne.

C’est le cas de la politique étrangère et de la politique européenne, qui relèvent du domaine de l’évidence : aucun candidat sérieux ne remettra en cause le “couple franco-allemand”, l’appartenance à la “famille occidentale”, le libre-échange et la “monnaie européenne” !

C’est le cas des sujets sociaux qui sont traités marginalement comme on doit le faire, n’est-il pas vrai, pour des gens qui campent sur les marges. Sans aucun espoir de soulever la chape de plomb médiatique, je veux attirer cependant l’attention sur une violence subie par deux millions de nos concitoyens de plus de soixante ans, contraints de vivre dans la solitude et l’isolement.

La solitude est en état subjectif alors que l’isolement est une situation concrète, mesurée par la perte de toutes les relations familiales, amicales, professionnelles, associatives ou de voisinage. Quand toutes ces relations se sont dénouées, la personne vit en état de mort sociale. L’isolement et la solitude augmentent avec l’âge et Internet n’est pas toujours d’un grand secours puisque 27% des personnes de plus de soixante ans sont en situation d’exclusion numérique (1).

Cette tragédie nationale ne cesse de s’aggraver. Le président des Petits Frères des Pauvres, Alain Villez, souligne deux tendances concordantes :  530 000 personnes âgées sont en situation de mort sociale en 2021 alors qu’elles étaient 300 000 en 2017 ; les personnes âgées isolées des cercles familiaux et amicaux, qui étaient 900 000 en 2017, sont aujourd’hui deux millions. La perte d’autonomie due au grand âge, la faiblesse des revenus, la désertification territoriale et la disparition des commerces de proximité sont autant de facteurs qui conduisent à la mort sociale, prélude à une mort solitaire. Il faut lire le rapport dans son entier pour prendre la mesure de cette catastrophe silencieuse.

On voudrait en appeler à Emmanuel Macron, mais je lis dans l’introduction du rapport que “l’abandon dans le cadre de cette mandature du projet de loi consacrée à la perte d’autonomie, remplacé par quelques mesures dans le PLFSS (projet de loi de financement de la Sécurité sociale) est une profonde désillusion face aux enjeux liés à la transition démographique”.

On aimerait se rassurer en célébrant les innombrables citoyens qui s’activent au Secours populaire, au Secours catholique, dans les Restaurants du cœur, chez les Petits Frères des Pauvres… et qui  démentent les homélies sur la “perte des valeurs” et “l’égoïsme des gens”. Sans cette immense administration bénévole de la misère, les détresses seraient encore plus terribles et plus visibles. Mais il ne faut pas manquer de dénoncer le cynisme de la classe dirigeante qui prend prétexte de l’élan caritatif pour faire l’économie de mesures sociales salutaires.

On pourrait se préparer à interpeller les candidats aux élections législatives de juin mais nous savons déjà que leurs bonnes paroles annonceront une inaction résolue fondée sur un raisonnement utilitaire : à quoi bon dépenser “un pognon de dingues” pour des gens qui ne votent pas ? Cela ne les empêchera pas de commander à leurs scribes de beaux discours sur le “vivre-ensemble”. Mais quand les députés seront installés, quand le gouvernement sera désigné, on passera aux choses sérieuses sous l’égide de M. Macron, de Mme Pécresse, de M. Bertrand ou de M. Barnier.

Les choses sérieuses, c’est le remboursement de la dette et les mesures d’austérité qui obligeront le peuple menu à se serrer la ceinture et qui feront oublier “les seniors”, “nos aînés”, qu’ils appellent tout simplement les vieux. Certes, si M. Macron est réélu, Mme Bourguignon, ministre déléguée en charge de l’Autonomie, pourra rappeler qu’elle a créé un “comité stratégique de lutte contre l’isolement des personnes âgées” – selon la banale technique qui consiste à lester le verbiage d’un poids bureaucratique.

Nous ne sommes pas seulement dans une société capitaliste qui ne pourrait fonctionner sans l’emploi précaire et le travail servile d’une population qu’elle exclut du monde des situations acquises. Nous sommes dans une société qui exclut ceux qui ont cessé de lui être utiles, qu’elle condamne à la mort lente par insouciance et qui meurent dans l’indifférence. Cela ne vous empêchera pas, Mesdames, Messieurs, de trouver de bien jolis thèmes de campagne.

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(1) Baromètre solitude et isolement : quand on a plus de 60 ans en France en 2021, Rapport des Petits Frères des Pauvres, 6 septembre 2021.

Editorial du numéro 1220 de « Royaliste » – 8 novembre 2021