Avant d’être remplacée, une organisation sociale doit mourir deux fois – dans la croyance collective puis dans sa structure.

C’est cet effondrement en deux temps qui s’est produit en Union soviétique. Au début des années quatre-vingt, plus personne à l’Est ne croyait au « socialisme réel ». Mais la force de la routine, la résignation favorisée par l’absence d’alternative politique, la peur de la répression et les avantages qu’une minorité retirait de la dérive mafieuse assuraient le maintien du système. Il a suffit d’une rupture accidentelle (au sens fort du terme) au centre de l’appareil d’Etat pour que les destructions s’enchaînent.

Les ressorts de l’anti-système libéral sont plus subtils que ceux du collectivisme soviétique, mais le mode de fonctionnement est identique : idéologie maquillée en « réalisme », propagande fondée sur le caractère scientifique de la doctrine (les « lois du marché ») et sur la logique d’une mondialisation inéluctable, promesse faite aux consommateurs d’un avenir radieux, mensonges statistiques, résignation d’un population laborieuse surexeploitée, peur diffuse à tous les échelons de la hiérarchie des exécutants, recours massif aux drogues (tranquillisants, alcool…) contre l’angoisse, confiscation de tous les pouvoirs par une minorité cynique et largement corrompue… Je n’oublie pas que les rayons de nos grands magasins sont bien pourvus, et que les contestataires ne sont ni emprisonnés ni internés. Il se trouve simplement que les « dissidents » de l’ultralibéralisme sont isolés.

Cette situation peut paraître désespérante. Elle ne l’a jamais été, mais pendant longtemps ceux qui gardaient confiance et avaient la possibilité de résister étaient en minorité. Tel n’est plus le cas.

L’ultralibéralisme n’a jamais suscité une adhésion massive (Jacques Chirac en 1995 et Lionel Jospin en 1997 ont gagné les élections grâce à un programme anti-libéral, vite renié) mais il se heurte maintenant à un rejet généralisé. La critique théorique de l’économie de marché est devenue une réalité observable dans la vie quotidienne, une évidence collective.

Depuis le naufrage de l’Erika, il n’est plus possible de croire que la réduction des coûts par la concurrence est une nécessité bienfaisante : les énormes profits de quelques sociétés ont pour contrepartie des coûts inestimables pour la collectivité.

Au moment où la panique suscitée par la « vache folle » se répand en Europe, il n’est plus possible de croire que la priorité donnée à la libre circulation des produits sur un grand marché est avantageuse pour tous. Non seulement le consommateur ne s’y « retrouve » pas, mais il prend la fuite sans plus d’examen.

Depuis que les anciens usagers des services publics ont en mains les factures des sociétés privées (service de l’eau) ou des entreprises publiques gagnées par la logique libérale (la poste), ils ne peuvent plus croire que la liquidation des monopoles publics et du secteur nationalisé entraînera une baisse des prix pour les particuliers et une amélioration de la qualité des prestations.

Même dans le monde capitaliste, on ne croit plus guère à l’efficacité des fusions-acquisitions, au mythe de la « nouvelle économie », à la hausse continuelle des gains sur les marchés financiers.

Le « monde » ultralibéral est mort. Il est mort dans les esprits. Il est mort parce qu’il contenait son principe mortifère. Il est mort parce que les peuples du monde entier font, de diverses manières, l’expérience angoissante et parfois terrifiante de cette logique mortelle.

Nous sommes donc entrés dans la seconde phase de l’autodestruction du système. Il faut accélérer ce processus, en veillant à éviter autant que possible les vengeances et les violences physiques, mais surtout se préparer à réorganiser la société française et les relations entre les nations.

Grâce à l’immense travail intellectuel accompli depuis vingt ans, nous sommes nombreux, en France et en Europe, à savoir comment entreprendre la reconstruction, et selon quels principes. Bien entendu, nul ne peut prédire le moment et les circonstances exactes qui nous permettront de passer de la résistance active à la révolution. Il suffit, aujourd’hui, de savoir que tout est possible pour garder courage, ou le reprendre.

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Editorial du numéro 760 de « Royaliste » – 2000