La crise de la société capitaliste et productiviste en Occident incite les communistes à exalter le modèle, à tout le moins l’exemple soviétique. Mais les sociétés de l’Est connaissent la même crise avec les mêmes symptômes, masqués de plus en plus malaisément.

Des témoins, qui furent presque tous des martyrs, nous ont tout dit des différents cercles de l’enfer totalitaire. Et des historiens, comme Dominique Desanti (1), ou des intellectuels, comme Edgar Morin (2), nous ont expliqué la logique politique et mentale qui les conduisit au délire stalinien. Mais rares sont les ouvrages (3) décrivant, sans contestation possible, la vie quotidienne dans les pays socialistes — outre les confessions d’évadés dont on peut toujours dire qu’ils « en rajoutent » et qu’ils ont été achetés. Le livre de Christian Jelen (4) ne peut tomber sous cette accusation puisqu’il s’appuie sur la simple lecture de la presse officielle de trois pays de l’Est (Pologne, Hongrie, Tchécoslovaquie] qui présentent la caractéristique commune d’avoir connu de graves révoltes populaires au cours des vingt dernières années.

LA SOCIETE DU SOUPÇON

Dans les trois cas, une « normalisation » s’ensuivit, qu’il est intéressant d’étudier au moment où le Parti communiste français recommence à faire l’apologie du « modèle socialiste » représenté par les pays de l’Est. Il n’y a pourtant pas de quoi se féliciter. Car la « normalisation » n’a jamais été autre chose qu’une restauration de l’ordre ancien, contre quoi s’étaient soulevés Hongrois, Polonais et Tchèques. Restauration du rôle dirigeant du Parti contre les conseils ouvriers et des syndicats redevenus de simples courroies de transmission. Restauration du terrorisme idéologique pour cette simple raison qu’il « ne peut y avoir plusieurs courants politiques se réclamant du marxisme car il n’y a qu’une seule vérité marxiste ». Restauration enfin du rôle prépondérant de la police, dont l’emprise n’a cessé de s’étendre puisqu’elle prétend mobiliser à son service, outre l’administration et le Parti, certaines professions comme la médecine. Omnipotente et omniprésente, la police politique joue donc un rôle essentiel dans la vie du citoyen socialiste. A tel point que, face à cette menace multiforme, chacun se sent ou s’imagine perpétuellement épié et se renferme dans un silence qui, sans offrir de protection totale, le met au moins à l’abri des provocateurs. Il ne s’agit pas là de « propagande capitaliste » ou de « mensonge bourgeois » puisque, selon la presse locale, on dresse les jeunes tchèques à détecter l’ennemi de classe qui peut être aussi bien un camarade, un professeur ou un parent. La salle d’étude et la maison familiale ne sont donc pas des endroits sûrs, et le silence peut être forcé par les interrogatoires inopinés à l’occasion de démarches administratives, ou par des questionnaires minutieux dont Christian Jelen produit un exemplaire… avec les bonnes réponses.

UN HOMME NOUVEAU ?

Un nouveau type d’homme naîtrait-il de ce laminage constant ? Le citoyen socialiste semble au contraire subir une aliénation identique à celle que Marx observait chez le prolétaire de l’entreprise capitaliste du XIX’ siècle, privé de syndicat et subissant la loi d’airain de l’économie. A l’Est, le maître a simplement changé et les dames d’œuvres catholiques ont été remplacées par les discours des activistes du Parti. Mais le travailleur reste un individu déraciné, privé de passé, exploité par l’Etat comme autrefois par l’entrepreneur, soumis aux petits chefs qui lui imposent le rendement maximum. Ainsi le mineur polonais dont Jelen cite le journal intime, qui n’est qu’une marionnette entre les mains du pouvoir, machine à produire qu’on a rendue indifférente aux autres, individu perdu au milieu d’une foule solitaire. Car la « dictature du prolétariat » est en réalité celle d’une nouvelle classe dirigeante, idéologique et surtout bureaucratique, qui professe un parfait mépris à l’égard de la classe ouvrière, réputée trop « inculte » pour exercer la moindre parcelle de pouvoir. D’ailleurs, comme l’avoue le mensuel officiel des syndicats hongrois, « faire des remarques critiques requiert du courage, étant donné que la critique des points faibles de l’entreprise n’est pas sans danger ». Reste la possibilité — récente — d’accéder à la « société de consommation », copie conforme du modèle occidental : elle représente une soupape de sécurité pour le pouvoir, mais entraîne une véritable suraliénation chez des citoyens cherchant à combler leur désespoir par la possession matérielle. D’où une fuite vers les paradis artificiels, comme en Occident. En Pologne, 18% des accidents du travail sont provoqués par l’alcool ; en Hongrie, 25 % des lits de clinique sont occupés par des alcooliques ; en Tchécoslovaquie, l’alcool est la cause du quart des délits criminels. C’est que, comme le disait une jeune sociologue hongroise, » nous n’avons le droit de ne penser qu’aux insignes et emblèmes nationaux des Etats-Unis, aux T.shirts américains, aux blue jeans, aux bagnoles et aux résidences secondaire, bref aux « signes extérieurs de richesse ». C’est le « consomme et tais-toi » revu à la mode soviétique, accompagné d’un dessèchement intellectuel organisé par les idéologues officiels : on connaît le sort des écrivains tchèques, la chape de plomb qui pèse sur toute création artistique, la censure qui va jusqu’à mutiler Brecht. Là aussi, c’est la solitude et le désespoir, contre lequel il faut lutter par de pauvres artifices qui rappellent ceux utilisés par la presse française sous l’Occupation.

UNE ECONOMIE NOUVELLE ?

Encore, si le socialisme avait fait ses preuves dans l’organisation des forces productrices ! Mais on sait, depuis des livres d’Ota Sik et de Wellisz (5), que l’économie socialiste aboutit à un gigantesque gaspillage d’hommes, d’argent et de matières premières. D’où l’existence d’une véritable société parallèle. Celle du travail noir qui vient combler les manques et atténuer les à-coups de la planification socialiste. Celle des combines, des trafics en tous genres qui prospèrent en raison de l’aveuglement bureaucratique, et dont tout le monde se rend complice du haut en bas de la pyramide. Car chacun sait que, pour ne pas périr, l’économie a besoin du marché parallèle. De même que chaque citoyen, pour ne pas se tuer de désespoir, vit une double vie, nourrie d’une double pensée. Il y a la vie publique, où l’on vénère le Parti et les frères soviétiques. Et la vie privée où on les voue au diable. Il y a la pensée publique, composée selon les slogans du jour. Et l’autre, personnelle et secrète. Société de mensonge forcé et permanent, qui n’épargne même pas les enfants. « Témoin, nous dit Jelen, cette fillette de huit ans qui, en présence de sa mère, montait sur une table et faisait un discours à ses poupées sur les bienfaits du socialisme. Une fois redescendue par terre, elle se sentait obligée de dire : « Tu sais bien, maman, que je ne crois pas un mot de ce que j’ai dit. Mais il faut parler ainsi ». Anecdote atroce qui résume la vie quotidienne des sociétés totalitaires, et l’aliénation qui en résulte. Bien sûr, Pierre Daix préfaçant le livre nous assure que les pays normalisés et soviétisés n’ont rien à voir avec le marxisme. Ultime et tragique effort pour sauver, à défaut de son adhésion militante, les certitudes intellectuelles qui furent celles de toute une vie. Car comment oublier que ce totalitarisme politique procède d’une doctrine qui se présente comme la vérité absolue, mutilant déjà l’homme et se posant comme une religion séculière grosse de toutes les Terreurs. « Le goulag est né en 1844 », rappelait récemment Maurice Clavel. Heureusement, les peuples de Budapest et de Prague ont montré qu’on pouvait conserver la petite flamme qui incendie l’édifice. Elle s’appelle liberté, et aussi nationalité, qu’aucune tyrannie ne saurait faire mourir.

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(1) Les Staliniens (voir NAF » n° 196).

(2) Autocritique (Le Seuil).

(3) Un des meilleurs est celui de Merle Finsold : Smolensk à l’heure de Staline (Fayard).

(4) Christian Jelen : Les Normalisés (Albin Michel).

(5) Ota Sik : La vérité sur l’économie tchécoslovaque (Fayard) et S. Welllstz : Initiation aux économies socialistes (Editions ouvrières).

Article publique dans la Nouvelle Action française, numéro 197 – 9 avril 1975.