Les royalistes ne cessent de parler du temps : continuité de l’État, tradition dynastique, projet capétien envisagé selon l’histoire millénaire de la nation… Pour mieux comprendre la signification et la portée des mots que nous employons, pour mettre à l’épreuve notre attitude politique, nous avons demandé à Jean-Toussaint Desanti, l’un des philosophes les plus importants de notre époque, d’envisager avec nous la question du temps.

Royaliste : Pourquoi avez-vous jugé bon de vous occuper de la question du temps ?

Jean-Toussaint Desanti : Le temps est ce qui nous est le plus proche – ce dans quoi nous vivons, ce selon quoi nous nous remémorons, ce dans quoi nous regrettons. Mais quand nous nous posons la question de savoir ce que c’est que le temps, l’objet s’échappe. Cela, Saint Augustin l’avait bien vu : qu’est-ce qui m’est plus familier que le temps, écrit-il au chapitre XI des Confessions, alors que, si on me demande d’en parler, je ne peux rien en dire…

Et pourtant, il faut bien parler du temps. Le temps porte la parole : les discours se déroulent dans le temps. Quand je parle, je suis toujours dans l’avenir, ma parole anticipe le temps. En parlant du temps, nous parlons dans le temps, le temps semble se parler lui-même, et il semble se parler en nous. Or nous restons dans l’embarras…

Autre difficulté : nous ne vivons pas seulement dans le temps du souvenir, de l’angoisse, de l’espoir, mais aussi dans le temps cosmique : nous vivons dans la succession des saisons, des années, nous avons depuis très longtemps établi une sorte de lien entre les apparences du ciel et les travaux qu’il faut accomplir au fil des jours pour vivre. En regardant les constellations, le pêcheur grec savait que le temps était venu de tirer sa barque sur le rivage et de ranger son gouvernail pour l’hiver. Cette façon qu’a le temps de venir, nous l’apprécions spontanément ; nous apprécions les écarts, que nous appelons temporels, entre ce qu’il y a à faire et ce qui est fait, entre ce qui est là et ce qui peut advenir. Ainsi, le temps cosmique règle notre quotidien et notre vie même. D’autre part, nous avons l’expérience du temps interne, biologique : notre souffle rythmé nous accompagne tant que nous vivons…

Royaliste : Selon ces diverses expériences, quelle est la question primordiale en ce qui concerne le temps ?

Jean-Toussaint Desanti : Il s’agit de savoir d’où vient cette exigence d’avoir à penser le devenir toujours selon le temps. Il faut se demander comment se constitue l’expérience du temps cosmique, étant donné que le temps interne, le temps du souvenir, la conscience que nous avons de ce qui est tout juste passé, n’a rien à voir avec le temps cosmique, que nous savons mesurer. Mais Saint Augustin disait déjà que le temps ne se mesure pas. Je ne peux pas mesurer le présent avec lui-même, puisqu’il s’en va ; je ne peux pas mesurer le passé avec le présent, puisque le passé n’est plus là ; je ne peux pas mesurer l’avenir avec du passé, puisque l’avenir n’est pas encore là, ni avec du présent, puisque le présent passe. Nous ne mesurons que des espaces, des écartements. Nous disons alors que nous mesurons le temps, mais nous ne mesurons pas le temps avec le temps. Il y a là deux expériences qui ne semblent pas conciliables. Dès lors, comment peut-on penser ensemble le temps du monde, le temps de la vie intime, et aussi le temps de l’histoire ? Ces formes temporelles n’ont peut-être pas la même structure. Il est possible que ce soit par abus de langage que nous appelons tout cela « temps ». Peut-être que l’expression « être dans le temps » n’a pas grand sens…

Royaliste : Comment se tirer d’affaire ?

Jean-Toussaint Desanti : Il y a plusieurs façons de se tirer d’affaire. On peut d’abord parler en physicien et dire que le temps est une structure de la réalité, comme l’espace et inséparable de l’espace : nous avons affaire à de l’espace-temps. Dans ce milieu, constitué par cet espace-temps, il y a des mouvements, donc des changements, donc des déplacements qui sont des déterminations de temps. Le temps est une détermination interne de l’univers en mouvement ; l’homme est apparu dans cet univers, et le temps s’est manifesté à lui. C’est là un raisonnement positiviste, mécaniste. A l’inverse, on peut prendre le point de vue de Saint Augustin, et dire que Dieu a fait le temps, comme il a fait le ciel et la terre.

Mais il est possible aussi de faire appel à notre expérience des choses. Ce livre posé devant moi demeure dans le temps et mon geste, lorsque je le prends, n’a pas le même mode d’existence dans le temps. Le geste se déplie dans le temps, comme le vol d’un oiseau, comme les mots que je prononce. La parole comporte en elle une certaine extension temporelle, comme les autres sons. Les objets occupent le temps, on peut les appeler « objets-temps », alors que la parole est ce qui coule et tombe dans le passé. Nous avons là une expérience immédiate du temps, sans hypothèse religieuse ou scientifique. C’est une expérience non-instruite, « sauvage », que les philosophes nomment phénoménologique pour indiquer qu’ils ne font pas d’hypothèse préalable : ils prennent les choses qui viennent à eux, telles qu’elles se présentent. Dans cette expérience, on ne prend pas les objets tout faits, mais dans leur mode d’apparaître, en train de se dévoiler, et l’on s’efforce de suivre les phases de cette apparition.

Royaliste : Cette approche phénoménologique peut-elle nous aider à mieux comprendre la question du temps ?

Jean-Toussaint Desanti : Oui, car il y a ces objets qui comportent le temps en eux-mêmes, comme le train qui siffle – le sifflement dure, puis cesse, il a duré. Prenons l’exemple de la cloche qui sonne : il y a le son que l’on entend, qui passe, mais qui, nous en sommes sûrs, a duré. L’avoir duré conserve ce que les phénoménologues appellent la rétention. Une succession de sons provoque des chaînes de rétentions, ces chaînes créent une continuité qui est la racine de notre mémoire, de notre enracinement dans le sensible, de notre continuité avec nous-mêmes : le passé se dégrade mais ressuscite à chaque instant. Chaque présent qui surgit revivifie le passé, chaque présent entraîne son tout juste passé, qui entraîne son tout juste passé et ainsi de suite. Ainsi se constitue l’apparente continuité – le continuum espace-temps – qui est borné par le présent, par maintenant. Nous avons l’impression que le temps avance mais à chaque instant il se borne et cette borne se déplace ; au fur et à mesure que la borne se déplace le passé s’épaissit et sembler sombrer en lui-même. Telle est notre expérience immédiate, qui nous permet de saisir cette fine trame temporelle.

Royaliste : En quoi tout cela concerne-t-il le temps du monde, le temps de l’histoire ?

Jean-Toussaint Desanti : Il ne faut pas espérer ressaisir à partir de cette trame temporelle le riche contenu de ce que nous appelons l’expérience historique. Ce que nous saisissons, c’est la simple forme de notre sensibilité ; nous ne pouvons sentir que selon cette continuité. Dans son contenu chaque moment de sensation entraîne sa modification immédiate, son tout juste passé. C’est une donnée, mais elle est pauvre et en un sens purement formelle.

Mais comment vivre, et qui vit avec cette forme et selon elle ? Nous disons : c’est un sujet, c’est quelqu’un qui dit « je » et qui s’entend dire « je », ce qui n’est pas la même chose. Dépouillé de son sens, le mot n’est qu’un son. Mais dire que l’on parle a une signification, et cette phrase échappe au flux temporel. Quant aux objets, même ceux qui semblent ne se dévoiler qu’avec et dans la coïncidence avec leur extension temporelle propre (le chant de l’oiseau) ils signifient. Les objets ne sont pas seulement sentis, ils subsistent dans la durée, ils se manifestent dans une certaine permanence, ils sont dans le temps. Cela veut dire qu’ils demandent chaque fois à être re-identifiés, et qu’ils peuvent l’être, comme le livre dont je vous parlais tout à l’heure.

Pour avoir conscience du temps, il suffit d’une petite fraction de sensation. La question décisive, c’est la constitution du temps humain, du temps de l’histoire – le temps dans lequel nous sommes nés, dans lequel nous savons que nous allons mourir, et qui durera après nous.

Royaliste : Toujours ?

Jean-Toussaint Desanti : C’est ce que nous imaginons. Nous avons tendance à prolonger tout fragment de continu, à penser qu’il sera toujours semblable à lui-même. C’est ainsi que l’on conçoit un temps infiniment étendu que l’on croit pouvoir nommer « éternité ». Or les philosophes (Plotin, Spinoza) disent que l’éternité n’est pas le temps indéfiniment prolongé, mais ce qui est sans distance avec soi-même, qui est tout entier ramassé en soi-même ; c’est une sorte d’instant infini, alors que Saint Augustin dit que le temps est la mise en écart de l’esprit avec lui-même. Le temps est distendu, l’éternité est pensée comme la concentration absolue de ce qui est en soi-même.

Royaliste : Qu’en est-il du temps mythique ?

J.-T. Desanti : Nous désignons toujours dans le passé des repères symboliques qui nous permettent de recouvrir notre présent. Sans cela le présent perd son poids, il devient in-signifiant. C’est pour cela que chacun, chaque communauté, se donne ses points d’origine vrais ou supposés par lesquels le présent n’est pas insignifiant. Une société qui serait privée de ses marques symboliques serait une  société délirante, de part en part psychotique, auto-meurtrière. Toute société a ou se donne un passé, et ce temps d’autrefois parait plus riche, plus productif que le temps présent : en ce temps-là, dit la chanson, la vie était plus belle, le soleil bien plus chaud qu’aujourd’hui. Si nous ne nous donnions pas un passé, plus ou moins imaginé, nous ne pourrions vivre le présent ; nul ne peut être maître d’exister maintenant par génération spontanée. Ou alors c’est la psychose.

Royaliste : Pouvez-vous préciser en quoi une société sans passé est meurtrière d’elle-même ?

Jean-Toussait Desanti : Quand on n’a pas de repères symboliques dans le passé, comment exercer la parole commune ? De quoi parlerions-nous ? Avec qui ? Dans quelle langue ? Si nous n’avons plus rien à transmettre concernant ce que nous avons été ou ce que nous pouvons attendre, nous ne pouvons plus parler. Et qu’est-ce qu’on fait quand on ne parle plus ? On se tue symboliquement ou concrètement. C’est pour cela que les sociétés les plus explicitement meurtrières dans leur pratique sociale et politique se donnent tout de même un passé pour pouvoir continuer à communiquer. C’est ce qu’ont fait les nazis.

Royaliste : Nous sommes en train de connaître l’expérience contraire, où l’on voit des sociétés qui ne se projettent plus dans l’avenir, après avoir été officiellement progressistes…

Jean-Toussaint Desanti : De toutes façons, on peut penser l’avenir vide, ce qui est très angoissant, lorsqu’on dit qu’il n’y a rien à entreprendre, où tout ce qu’il y avait à entreprendre a déjà été entrepris – le mouvement se faisant sous les mêmes formes qu’autrefois. C’est bien ce qui menace les pays de l’Est.

Mais à vrai dire est-ce qu’on se projette vraiment dans l’avenir ? Je crois qu’on l’anticipe. Mais lorsque les formes d’anticipation viennent à manquer, la vie devient plate, c’est un désert où il n’y a rien à projeter. Il faut concevoir des modes d’installation. Ce qui nous tue, c’est que nous avons des projets trop universels, et vides par conséquent. Les rationalisations abstraites conduisent en général à des mécomptes, car le filet jeté sur l’avenir est trop lâche : tout passe à travers et l’on se trouve, si je puis dire, abandonné par l’avenir, confronté à ce que l’on n’avait ni projeté ni attendu. Un avenir n’est jamais qu’une constellation d’états donné des choses ; l’avenir n’est pas inscrit, mais décelable dans une configuration que l’on peut décrire. C’est à cette condition que l’on peut anticiper.

***

Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publié dans le numéro 597 de « Royaliste » – 22 mars 1993.

Jean-Toussaint Desanti, Réflexions sur le temps, variations philosophiques, Conversations avec Dominique-Antoine Grisoni – Coll. Figures – Editions Grasset, 1992.