Puisque les dirigeants socialistes annoncent qu’ils vont se remettre au travail, je leur conseille vivement de lire et de méditer le recueil de trois essais que Michel Henry avait consacré à Marx et aux marxismes.

La dernière fois que les dirigeants socialistes français ont vraiment réfléchi à ce qu’ils allaient proposer aux Français, c’était à l’époque glorieuse de la conquête du pouvoir, entre le congrès d’Epinay et la première élection de François Mitterrand. C’était donc après 1968, mais à une époque où le marxisme-léninisme était encore l’idéologie dominante sous des formes plus ou moins extrémistes – stalinienne, trotskyste, maoïste orthodoxe ou spontanéiste.

Au Parti socialiste, le marxisme se présentait sous la forme d’une infusion présente à doses variables dans les divers courants : forte (comme une tisane est chargée en camomille) chez les chevènementistes du CERES, infime chez les mitterrandistes qui se contentaient de quelques feuilles de la vulgate anticapitaliste, nulle chez les rocardiens qui exprimaient la sensibilité de la « gauche chrétienne » mollement réformiste.

A droite comme à gauche, tout le monde prenait le marxisme pour une théorie matérialiste et dialectique de la lutte de classes, de l’exploitation capitaliste, de l’aliénation politique et religieuse, de la dictature du prolétariat comme préalable au dépérissement de l’Etat et à la société sans classes. Chez les intellectuels, le débat faisait rage entre les tenants d’un marxisme scientifique – disciples d’Althusser – et ceux qui voyaient en Marx un anarchiste, un révolté romantique, un humaniste…

Le marxisme ainsi défini disparut prestement de la scène intellectuelle et politique : après 1975, il devint banal de déclarer que Marx était mort, définitivement, car sa pensée avait engendré tous les goulags. Bien peu prêtèrent alors attention aux deux tomes publiés en 1976 par Michel Henry, philosophe étranger à toutes les modes intellectuelles et qui s’affirmait tout à coup comme éminent marxologue, à côté d’un autre chercheur méconnu, Maximilien Rubel (1). Le « Marx » de Michel Henry (2) a cependant cheminé dans la pensée contemporaine puisqu’un éditeur publie trois textes introductifs (3) à cette œuvre majeure qui fut rééditée en 1991.

Les dirigeants socialistes auraient tout avantage à étudier les thèses de Michel Henry pour une chaîne de raisons faciles à comprendre : pas de programme politique solide sans projet cohérent, pas de nouveau projet socialiste sans un travail méthodique, critique et reconstructeur, sur la pensée du socialisme. Pas de réflexion positive sur le socialisme en tant que tel sans une mise au point sur ce marxisme qui a été une idéologie centrale dans cette tradition.

Les analyses de Michel Henry feront gagner un temps précieux aux socialistes (mais aussi aux étudiants et à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des idées) car ce philosophe – qui s’affirmera peu à peu comme l’un des plus éminents du 20ème siècle – nous apprend à distinguer radicalement l’œuvre de Marx des doctrines marxistes qui se caractérisent toutes par leur méconnaissance sur la philosophie marxienne.A tel point que le marxisme peut être défini selon Michel Henry comme « l’ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx ».

Cette énorme bévue ne s’explique ni par la bêtise, ni par le fanatisme mais par une méconnaissance : « la totalité des écrits philosophiques fondamentaux de Marx – la Critique de l’Etat hégélien, les Manuscrits de 1844, L’Idéologie allemande notamment – est demeurée inconnue de ceux qui ont construit l’idéologie marxiste et le monde à la lumière de cette idéologie ».

Avant toute lecture de Marx, il faut donc établir une théorie générale de ses textes qui sont à répartir en trois groupes : les écrits de jeunesse précités ; les textes historico-politiques (le Manifeste du Parti communiste ; Les Luttes de classes ; Le Dix-huit Brumaire…) ; les textes économiques (les Grundrisse et Le Capital). Le marxisme se fonde seulement sur la deuxième catégorie, dans son ignorance de la première et à cause de sa mésinterprétation de la troisième.

De plus, il faut réviser entièrement la généalogie intellectuelle du marxisme : Hegel n’a pas engendré Marx, contrairement à ce que disaient les marxistes et les antimarxistes du siècle dernier – il a au contraire rompu totalement avec l’auteur de la Phénoménologie de l’Esprit. La vraie « coupure épistémologique » ne s’opère pas entre la science et la non-science comme Althusser l’affirmait, mais dans la rupture avec Hegel.

Ayant savamment liquidé l’hégéliano-marxisme, Michel Henry fait apparaître un Marx très peu connu, non pas économiste mais philosophe de l’économie, non pas théoricien du matérialisme « historique » et « dialectique », mais philosophe de la vie. Ce Marx inédit s’affirme comme «l’un des plus grands penseurs de tous les temps » et son socialisme, étranger au léninisme et au stalinisme, se révèle au fil du réexamen des concepts de prolétariat, de lutte des classes, d’aliénation, de rapports sociaux, de forces productives, de travail, de plus-value… Au bout de l’un des chemins ouverts par la philosophie marxienne, paraît un socialisme que Michel Henry définit d’abord comme une société de surabondance, ensuite comme une organisation sociale dans laquelle le travail vivant n’est plus occupé à la production.

Socialistes, vous avez un immense effort à faire pour être socialistes.

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(1) Maximilien Rubel, Marx, critique du marxisme, Payot, 1974.

(2) Michel Henry, Marx. Tome 1 : Une philosophie de la réalité ; tome 2 : Une philosophie de l’économie, Gallimard, 1976.

(3) Michel Henry, Le socialisme selon Marx, Editions Sulliver, 2008. 13 €.

 

Article publié dans le numéro 927 de « Royaliste » – 2008