Boulgaria ? Dans le regard du pêcheur serbe, il y a tout à coup de la stupeur et de l’apitoiement. Il faut être fou pour aller là-bas… Boulgaria, ah ! Boulgaria… L’homme répète le mot, qui pour lui n’a rien de magique. Tout à l’heure, il s’est arrêté pour nous faire la conversation. En mêlant l’anglais, l’allemand et quelques bribes de serbo-croate, nous avons pu nous dire l’essentiel : la rivière poissonneuse, la meilleure eau de tout le pays à la source toute proche, le moulinet français qui fait merveille. Il sait que nous venons de Paris, par l’Italie et la terrible route du nord. Normal que l’on vienne de si loin pour voir son beau pays. Mais le quitter pour aller en Bulgarie !

Qu’importe. A Paris, les affiches et les brochures de l’office du tourisme bulgare promettent un paradis. Paradis des campeurs, paradis des enfants, passé prestigieux, peuple charmant… Venant de Skopje, nous avons pris la petite route qui, par Kjustendil et Pernik, conduit à Sofia. Après Kriva Palanka, la dernière bourgade yougoslave, la région est devenue désertique : ni hommes ni bêtes mais, en une dizaine de points stratégiques, des croisillons antichars préparés pour barrer rapidement le chemin.

VERBOTEN

La frontière n’a rien de monégasque trois quarts d’heure pour les formalités, alors que nous sommes les seuls à vouloir entrer dans le pays du socialisme réel. Pas de fouille sérieuse, mais d’étonnantes difficultés pour changer de l’argent. Malgré les paperasses remplies et les chèques signés, il faut en définitive aller à la première ville, dans un grand hôtel où nous obtiendrons au bout d’une heure la somme demandée.

Le temps d’examiner dans tous ses détails l’affiche qui indique, non loin de la ville, la zone verboten et ce qu’il en coûte d’aller s’y promener… Est-ce cette affiche aux lettres rouges, la fatigue de la route ou notre « conditionnement » d’occidentaux ? Nous ressentons une inquiétude sans cause apparente. Personne ne nous ennuie, ne nous contrôle, ne nous menace, mais il y a ces rues aux trop rares passants, et ce silence si étrange dans une ville d’Europe orientale. Turquie, Grèce, Yougoslavie, nous avons parcouru des pays soumis à des dictatures plus ou moins visibles, plus ou moins cruelles. Mais jamais nous n’avons connu cette attente craintive qui fait respirer à petits coups.

C’est donc cela l’atmosphère soviétique : malaise qu’éprouve l’innocent voyageur pourtant libre d’aller et de venir, et surtout de partir quand il veut. Seulement voilà : plus on y vit, moins on se sent innocent, à tel point qu’on en vient à se demander s’il sera possible de quitter le pays. L’arrivée à Sofia, vers dix heures du soir, n’a rien d’encourageant. Rues noires, cafés et restaurants déjà fermés, flics sinistres, changeurs clandestins qui opèrent à quelques pas d’eux. Le jour c’est autre chose : Sofia apparaît comme une réplique fidèle de Moscou. Mêmes dieux, et même type de héros… Immense statue de Lénine, mausolée de Dimitrov, et cette réplique de la Place Rouge qu’est la plostad Deveti-Steimbri (place du 9 septembre) interdite aux véhicules – à l’exception des Mercedes du Parti et du Gouvernement. La cathédrale Alexandre-Nevski et, plus loin, le monument d’Alexandre II, libérateur des Bulgares, rappellent que la russophilie ne date pas de la Révolution. Libéré deux fois par la Russie, la Bulgarie a échappé à la domination turque et à l’emprise allemande pour subir le joug du grand pays ami. Aux carrefours géographiques, l’indépendance est difficile…

PENURIE

La présence russe n’est pas visible, mais la vie quotidienne et son décor portent l’empreinte soviétique. Casquette des officiers, grands portraits de Dimitrov et de Todor Rijkov (l’actuel chef de l’Etat) qui « embellissent » les places des villes, « milice populaire » omniprésente et Nomenklatura qui vient s’abreuver, passé minuit, au bar de l’hôtel chic dans des Mercedes dernier cri. Sans oublier la bureaucratie et les queues devant les magasins d’alimentation, aux stations d’essence, en somme partout où l’on peut acheter les produits indispensables. Toute démarche, même anodine,oblige à présenter, outre le passeport et la carte touristique, une liasse de «bordereaux». Et tout achat se paie d’abord d’une demi-heure ou d’une heure d’attente. Il ne faut pas plus de deux jours pour prendre les habitudes bulgares : se mettre dans une queue avant de savoir ce qu’il y a dans le magasin en vertu du principe « quand il y a queue, c’est intéressant » ; faire des achats de précaution car on ne trouvera peut-être rien le lendemain, à l’exception des pots de confiture et des bouteilles de vodka (russe, bulgare ou… nord-vietnamienne) qui occupent l’essentiel des rayons. Consommé du petit déjeuner au coucher, l’alcool compense la rareté et la pauvreté de la nourriture… Certains réflexes mentaux s’acquièrent très vite, eux aussi : désir d’être en règle, souci de ne pas se faire remarquer, qu’un sentiment croissant d’exaspération vient heureusement contrebalancer. Marre de faire la queue, marre de montrer ses bordereaux, marre du regard des flics (l’un d’eux, seul auprès de sa voiture regarde des papiers. Peut-être se contrôle-t-il lui-même ?)

APARTHEID

Ainsi vit le peuple bulgare, dans la pénurie, la tristesse et le silence. Le peuple ? En réalité, il y en a deux : le peuple slave et la forte minorité turque (800.000 personnes) qui subit d’humiliantes conditions de vie. Cantonnée à la périphérie des villes, habitant de vieilles maisons turques devenues masures ou taudis, elle est affectée aux travaux les plus durs et les plus ingrats. Les femmes, si belles dans leurs robes multicolores, sont cantonnières à moins qu’elles ne soient chargées du récurage des installations sanitaires, tandis que les hommes s’échinent dans les champs. Les emplois nobles du commerce ou de l’administration sont réservés aux Slaves. Georges Marchais, qui passe souvent ses vacances en Bulgarie, a oublié de dénoncer cette situation d’apartheid.

Nous sommes loin des affiches du métro parisien et des contes bleus des dépliants publicitaires. Ceux-ci décrivent une autre vie, qui est réservée aux touristes occidentaux venus en avion, parqués dans des zones délimitées et protégées (nous n’avons pu entrer dans le complexe hôtelier de Slancev Brjag) et qui ne visitent que des villes-musées. Mais les plus belles villes, les églises et les mosquées ne sont plus que des décors derrière lesquels vivent des peuples accablés. La beauté des monuments et des paysages s’en trouve assombrie. Nous la quittons sans regret, pressés de franchir la frontière. Soulagement – avec ce que cela contient de lâcheté – quand la barrière se lève, quand le dernier flic fait signe d’avancer. Bonheur de traverser Pirot, la première ville yougoslave : bruit des voix dans les rues, hommes qui rient aux terrasses des cafés, magasins remplis de bonnes choses. Il nous faudra deux jours pour réapprendre à acheter sans fébrilité des tomates mûres ou du jambon. Mais rien ne sera oublié. Ni ces deux paysannes turques qui filaient la laine en gardant des moutons, ni les icônes de Sofia, ni Véliko Tarnovo dans la lumière du soir – belles images d’un passé mort. Ni, surtout, la tristesse des visages et cet étrange silence qui pèse sur les villes lorsque tombe la nuit.

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P.S. En septembre, ce silence fut troué par l’explosion de bombes à Plovdiv, Varna et Burgos notamment. Quelques-uns espèrent encore. Peut-être beaucoup…

Article publié dans le numéro 412 de « Royaliste – 17 octobre 1984