En première page du « Monde », le 4 avril, cette caricature : François Mitterrand couronné et trônant, en costume de monarque d’opérette ; le comte de Paris parmi la foule, qui le regarde avec un cœur « gros comme ça »… Puis le soir, à la télévision, ces brèves images montrant le Prince et le Président proches l’un de l’autre, sans aucune gêne ni la moindre prétention. En dépit de la caricature, pas de conduite mimétique, d’envie banale de ce que l’un ou l’autre n’a pas ou n’est pas, mais une commune présence dans la célébration de notre origine et de notre longue durée.

Le Prince et le Président. Tel fut, en cette soirée d’Amiens, le symbole vivant de la continuité historique « à la fois fabuleuse et comme allant de soi » entre la dynastie capétienne et la « royauté républicaine », que Jean-Pierre Péroncel-Hugoz a justement soulignée (1). Les sceptiques y verront une rencontre protocolaire et sans lendemain. Nul doute, au contraire, qu’elle a été méditée et désirée, à la fois par le Président de la République, qui est attentif à l’ensemble de l’histoire du pays, et par l’héritier de la tradition capétienne, dont l’œuvre politique est tout entière placée sous le signe de la réconciliation des Français entre eux et de la nation avec elle-même.

LE BIEN COMMUN

Cette réconciliation est aujourd’hui effective. Parce que la République a cessé de se concevoir négativement dans le combat contre un « ennemi intérieur », pour redevenir, selon sa définition, l’idée du Bien commun. Parce que la monarchie incarnée par le comte de Paris a rompu avec le royalisme de nostalgie et de guerre civile pour exprimer pleinement son souci de justice et d’unité.

Le sens du Millénaire s’est trouvé immédiatement éclairé. Il marque, pour les traditions royaliste et républicaine, la fin d’un conflit bi-séculaire. Il signifie que la monarchie est dans la tradition nationale, et qu’il n’est pas possible de penser l’identité de la France sans elle ou contre elle. Il manifeste que nos grandes ruptures religieuses et politiques, si elles ne peuvent être oubliées, doivent être tranquillement assumées. On n’effacera ni la révocation de l’Edit de Nantes ni la Révolution française mais, plutôt que de régler éternellement des comptes, il importe désormais d’envisager l’avenir commun en laissant les historiens faire leur métier.

Ce sont là des évidences qu’il faut une nouvelle fois rappeler, puisque quelque-uns se drapent dans la vertu républicaine ou exhibent un royalisme de cimetière pour détruire la véritable signification du Millénaire. Ainsi Pierre Enckel, dans « L ‘Evènement du Jeudi » (2), croit déceler une opération réactionnaire, conçue pour saboter le bicentenaire de la Révolution. « Les royalistes, écrit-il, ne le cachent pas : ce millénaire les fait exulter. Ils sont les bénéficiaires les plus directs de l’opération ».

Nous sommes bien placés pour démentir Pierre Enckel. Le Millénaire n’est pas une « opération » dont nous pourrions escompter un bénéfice politique. Nous n’en sommes ni les organisateurs ni les promoteurs par volonté de cohérence avec nous-mêmes et parce que le comte de Paris a publiquement exprimé le désir que cette fête soit celle de tous les Français. Il est par ailleurs absurde de faire de nous des adversaires de la commémoration de la Révolution de 1789, puisque nous nous sommes félicités du rôle successivement dévolu à Michel Baroin et à Edgar Faure.

TROUBLE-FETE

Les choses sont claires pour ce qui nous concerne. On ne fera pas de nous les agents d’un complot, qui viendrait justifier le vieux réflexe de la « défense républicaine ». II y a malheureusement, dans la mouvance monarchiste, une agitation de mauvais aloi, qui risque de donner des arguments à ceux qui craignent une récupération politique des cérémonies du Millénaire. Cette agitation s’organise autour d’Alphonse de Bourbon – prince espagnol qui est réputé « prétendre » à la Couronne de France – et semble reprendre les thèses extrémistes, antidémocratiques et authentiquement réactionnaires qui furent celles des Ultras du 19ème siècle, fossoyeurs de la monarchie.

Longtemps, nous avons regardé avec ironie cet archaïsme douteux mais de faible conséquence. Mais voici qu’il menace de troubler les esprits, et de pervertir l’esprit du Millénaire. Il faut donc dire que ce prétendu « légitimisme » est une imposture juridique et politique, puisqu’il contredit la coutume pluriséculaire de la monarchie française : celle-ci exclut en effet de la succession dynastique tout prince étranger ou devenu étranger, et elle n’a cessé de désigner les princes d’Orléans comme héritiers légitimes au cas où la branche aînée viendrait à disparaître (3).

Les partisans du duc de Cadix agissent donc dans le mépris de la loi dynastique qui est le premier fondement de la légitimité. Ils affectent d’ignorer son deuxième critère, qui est la continuité du service rendu au pays par les héritiers de la branche aînée, en invoquant les droits abstraits d’une famille qui a cessé depuis des siècles de se dévouer à notre pays. Ils veulent enfin imposer un prince espagnol par une propagande qui vise à dresser les Français les uns contre les autres, au nom d’une idéologie sectaire et empreinte de théocratie qui est contraire aux principes d’unité, de justice et d’indépendance de la monarchie française. Pour les royalistes conséquents, ce prétendu « légitimisme » représente une subversion de l’idée monarchique, et sa constitution en parti détruirait une nouvelle fois toutes ses chances. Pour l’ensemble des Français, ce courant rétrograde représente, potentiellement, une menace pour la paix civile. Que la France aujourd’hui millénaire se garde du péril ultra. Sous ses diverses formes, il est l’agent constant du trouble et du malheur.

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(1)    « Le Monde », 5-6 avril 1987

(2)    « L ‘Evénement », 2-8 avril

(3)    cf. le n° 34 du « Lys Rouge », avril 1987, et le n°11 d ‘« Alliance Royale », avril-mai.

Editorial du numéro 469 de « Royaliste » – 15 avril 1987