Matra s’empare d’Hachette ? Eh ! serait-on tenté de dire, qu’un gros requin d’industrie et de finance avale un plus petit, c’est la loi de la nature ! La nature a bon dos, surtout lorsqu’il s’agit d’argent, de technique et, tout de même, de notre liberté. L’inquiétude manifestée après que M. Lagardère eut révélé sa manœuvre ne suffit pas : il y a là un double scandale, qu’il faut dénoncer.

Le premier est qu’un groupe voué à la diffusion des idées, par le biais de ses journaux et de ses maisons d’édition, soit désormais contrôlé par un homme, certes encore jeune, avenant et bien mis, mais dont l’occupation initiale est la production et la commercialisation de matériel militaire : en d’autres termes un marchand de canons. Voilà qui dépasse singulièrement le contrôle du Temps par le Comité des Forges, celui du Figaro par un roi du sucre et même, par l’ampleur de l’affaire, les activités journalistiques de M. Marcel Dassault.

UN VOL

Le second scandale tient à la nature même de l’opération. Car ces 600.000 titres Hachette qui ont été raflés en quelques mois, il faut que M. Lagardère les rachète – de surcroît à un financier qui prendra sa petite commission. D’où vient l’argent de M. Lagardère ? Des bénéfices qu’il retire de ses nombreuses activités, évidemment. Mais comment se fait-il que Matra puisse dégager aussi facilement autant de milliards ? La question est sans doute inconvenante, puisqu’elle n’a pas été posée. Pourtant la réponse est simple : M. Lagardère est un habile homme qui, comme ses compères de la grande industrie et de la finance, sait tirer parti et profit de la loi ; il connaît l’art et la manière d’échapper à l’impôt, en utilisant toutes les ressources de dispositions fiscales qu’un ministre des Finances nommé Giscard fit voter naguère …

Or le jeu n’est pas innocent : ce que l’Etat ne peut ou ne veut prélever sur les activités fructueuses de M. Lagardère, il faut bien qu’il le prenne à d’autres : à nous qui ne pouvons louer les services de conseillers fiscaux ou négocier directement des réductions d’impôts avec la Rue de Rivoli. Il y a là un vol, légal si l’on veut, mais tout de même inacceptable, effectué avec la complicité de l’Etat qui sait en outre, dans l’affaire présente, pouvoir compter sur le soutien politique du sémillant Lagardère : « Quand on travaille pour l’Etat, il faut savoir s’écraser », a élégamment déclaré cet homme plein d’avenir.

L’avenir, justement, est brandi par ceux qui ont choisi de ne pas trop regarder les jeux de l’argent et du pouvoir. La prise de contrôle de Hachette par Matra traduirait, disent-ils, la simple et belle logique du progrès et du développement industriel. Le progrès ? Certes, M. Lagardère fait de l’informatique et, comme la presse doit se mettre à l’heure de cette technique, l’union avec un marchand de journaux et de livres semble riche de promesses. Lesquelles ? A vrai dire, nous ne le savons pas. Philippe Tessson, dans Le Quotidien de Paris, évoque la « formidable poussée du progrès (qui) va modifier dans des proportions insoupçonnées les techniques de communication ». Pour célébrer ce progrès, il faudrait qu’il puisse être constaté ; or il reste «de proportions insoupçonnées ». Je soupçonne pour ma part ce progrès d’être à l’image de tous les autres : apparemment libérateur dans ses premiers balbutiements, il créera de nouvelles contraintes, et sera à l’origine de nouvelles aliénations. Cette « logique » nous échappera, et nous entraînera peut-être là où nous ne voulons pas aller. D’autant plus que nous remettons allègrement notre destin entre les mains d’un homme qui se moque autant de la liberté des personnes que de leur vie, et dont la seule compétence est de savoir fabriquer de l’argent.

VOLONTE DE PUISSANCE

Quant à la logique industrielle, elle est toujours construite après coup. Est-il logique qu’un marchand de canons s’occupe de radio (Europe 1), d’édition (Quillet), de publications pour la jeunesse ; qu’un fabriquant de verre comme B.S.N. produise des nouilles ; qu’un fourreur comme Révillon s’intéresse aux ascenseurs ? En réalité, les groupes capitalistes ne s’intéressent pas essentiellement à l’industrie, c’est à dire à la fabrication d’un produit dans un pays donné pour la satisfaction des consommateurs : ils cherchent la rentabilité de leurs capitaux, n’importe où, n’importe comment, et quelles que soient les conséquences. C’est pourquoi les groupes ne cessent d’acheter et de vendre, au voisin ou à l’étranger, sans tenir le moindre compte de ceux qui perdent leur emploi, ou des régions qui meurent. Nous verrons bien, dans les mois qui viennent, ce que M. Lagardère sabrera dans l’empire Hachette.

Mais le culte de la rentabilité et l’amour de l’argent n’expliquent pas tout. En Lagardère, comme autrefois en Beghin et en Prouvost, il y a une volonté de puissance, de toujours plus de puissance, qui ne se satisfait que dans la conquête des activités concernant l’esprit. Là est le danger, d’autant plus grand que s’offrent des techniques maniées sans prudence, et que cette puissance n’est au service de rien, ne se rattache à rien d’autre qu’au désir obstiné d’un Lagardère, d’un Moussa ou d’un Gendry. Entre leurs mains, P.D.G., écrivains et journalistes ne seront jamais autre chose que des instruments, aussi obéissants que leurs huissiers et leurs machines électroniques.

L’affaire Matra nous aura décidément appris beaucoup de choses : sur le pouvoir et l’argent, sur la volonté de puissance et le nihilisme ambiant, sur l’avenir, si compromis, de la liberté. Elle nous permet en outre de vérifier qu’il n’y a plus de pouvoir politique en France : sinon la nationalisation de Matra aurait été immédiatement demandée, dans un élémentaire souci de justice et de liberté.

***

Editorial du numéro 328 de « Royaliste » – 25 décembre 1980