Supprimer un jour férié ? Rendue publique par une fuite fin octobre, la mesure est incohérente et absurde du point de vue économique. Mais elle révèle l’arrière-pensée moralisante de Jean-Pierre Raffarin et de son milieu, qui oublient de prêcher par l’exemple.

Ce sera le contraire de la Saint Lundi (1). Du moins si le gouvernement résiste à la bourrasque médiatico-politique provoquée le 28 octobre par François Fillon révélant que le Premier ministre avait décidé que le lundi de Pentecôte ne serait plus férié.

L’idée circulait depuis l’été dernier mais on la croyait morte et enterrée tant elle paraissait absurde : la suppression d’un jour férié et l’augmentation des taxes patronales d’un pourcentage correspondant (0,2 % ou 0,3 % de la masse salariale) se traduiraient, d’une part, par une augmentation de la production et, d’autre part, par une rentrée de près de 2 milliards d’euros chaque année qui seraient affectés à un fonds d’aide aux personnes âgées ; grâce à l’effort collectif, nous expliquait-on, nos braves vieux, survivants de la canicule, pourront être bichonnés. La préoccupation sociale du gouvernement n’était-elle pas admirable ?

Hélas ! Dès septembre, le mouvement Attac dénonçait le projet dans un communiqué qui mettait en évidence la grossièreté de l’argumentation : la production ne dépend pas seulement de la quantité de travail fournie, mais de la qualité de ce travail, du niveau de la demande de biens et de services, du montant des investissements et du nombre de travailleurs employés. A partir de là, on peut aligner d’intéressants paradoxes :

– quand un pays est en récession, une journée de production supplémentaire accroît le stock de biens qui n’ont pas été vendus à cause de la faiblesse de la demande ;

– s’il est vrai que la réduction de la durée du travail crée des emplois, l’augmentation de la durée du travail va en supprimer ;

– on ne peut pas se plaindre que les Français ne travaillent pas assez (thème rebattu de la « France paresseuse ») et procéder en même temps à des licenciements massifs dans le secteur industriel.

A ces austères considérations s’ajoutèrent les drôleries de la polémique. Comme il était prévu que les fonctionnaires travailleraient aussi ce sacré lundi, on se demanda ce que leur quantité de travail produisait et quelle taxe serait prélevée. Les experts répondirent qu’ils verseraient un équivalent de taxe patronale, en fait une subvention, mais personne ne parvint à expliquer en quoi consisterait concrètement la production solidaire du professeur, du militaire… et du Premier ministre. La raffarinade devint « coniculaire » lorsque l’ultra-libéral Alain Madelin dénonça le « retour de la corvée » ! Et la « conicule » devint abyssale lorsqu’on apprit que les commerçants et artisans (la clientèle de la droite) seraient exemptés de la corvée.

D’aucuns en conclurent que la décision de Jean-Pierre Raffarin était stupide. Je crois au contraire que sa décision est raisonnée et qu’elle procède de la philosophie morale du milieu dirigeant. Où plutôt de ce qui en tient lieu : un discours sacrificiel que l’on retrouve dans les gémissements compassionnels des journaux télévisés, assortis d’exemples édifiants de bénévoles qui se décarcassent et de mauvais citoyens qui restent indifférents aux souffrances des malades dans les salles d’urgence et des vieillards abandonnés. L’oligarchie libérale crée les misères qu’elle reproche de ne pas compenser par le don de notre argent, de notre temps et de notre peine.

Ce moralisme est répugnant car la classe dirigeante prêche l’esprit de sacrifice tout en se livrant à ses dispendieuses jouissances : ainsi madame Chirac, monsieur et madame Raffarin et leurs nombreux amis qui, à l’occasion de la béatification de mère Teresa, ont mobilisé deux appareils Falcon 900 de l’armée de l’air pour aller dépenser quelque cent mille euros dans le plus grand palace de Rome (2).

Nous sommes là dans l’obscène.

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(1) Naguère les ouvriers qui avaient trop bu le dimanche ne venaient pas travailler le lendemain afin de cuver paisiblement leur vin.

(2) cf. Le Canard enchaîné du 22 octobre.

Article publié dans le numéro 825 de « Royaliste » – 10 novembre 2003