Orientaliste, spécialiste de l’histoire comparée des religions, le professeur Jean-Paul Roux a consacré de nombreux ouvrages aux Turcs et aux Mongols. Élargissant le champ de sa réflexion, il a consacré un ouvrage à Jésus avant d’étudier la figure universelle du Roi, telle qu’elle se présente dans les mythes et dans l’histoire, à toutes les époques et sur tous les continents. Cette recherche novatrice représente à tous égards un enrichissement.

Royaliste : Pourquoi ce livre ?

Jean-Paul Roux : Je m’occupe de l’Asie centrale, mais je cherche à élargir mon horizon et, d’autre part, je pense garder une grande fidélité à mes idées de jeunesse : c’est pourquoi j’ai publié un livre sur Jésus, et maintenant cet ouvrage sur le roi. Il vient d’ailleurs combler un vide car, depuis Frazer, rien n’avait été publié sur la thématique royale. Or Frazer, qui a écrit Le Rameau d’or avant la guerre de 1914, se montrait excessivement désagréable pour les souverains européens – surtout britanniques – et il s’intéressait essentiellement aux peuples qu’on appelle à tort « primitifs ». Compte tenu des découvertes faites depuis la publication du Rameau d’or, j’ai pensé qu’il n’était pas inutile de reprendre l’ensemble de la question.

Royaliste : Peut-on dire que toutes les sociétés envisagent la royauté de la même manière ?

Jean-Paul Roux : Non. La plupart des peuples non-chrétiens ont considéré que le roi était une divinité, ou un fils de Dieu, ou un envoyé de Dieu. Dans une civilisation chrétienne, il n’est pas possible de concevoir le roi comme Dieu ou fils de Dieu puisque le seul fils de Dieu c’est Jésus-Christ. Il y a donc une distinction majeure entre les rois païens et les rois chrétiens, qui se retrouve dans mon livre. Cela dit, je n’ai pas fait un catalogue de tous les peuples : il eût été enfantin de chercher à être exhaustif. Mais j’ai voulu que toutes les grandes civilisations soient représentées, que ce soit la Chine, le Japon, la Mésopotamie, les Juifs de l’Ancien Testament, l’Amérique précolombienne, l’Afrique noire, les Hittites, les Grecs, les Romains.

Royaliste : Avez-vous fait des découvertes ?

Jean-Paul Roux : On ne reconnaît pas toujours les vérités que nous avons déjà dans l’esprit. Ma première surprise a été de constater que toutes les sociétés – à deux ou trois exceptions près – ont été monarchiques. Et pas seulement sur une courte période : elles ont fondé leur existence même sur la monarchie.

Royaliste : La monarchie, ce n’est pas nécessairement le roi…

Jean-Paul Roux : Il y a en effet une ambiguïté. On peut se demander si, en Afrique noire, un chef de tribu est un roi ; dans sa structure, une chefferie d’Afrique est identique à la royauté telle qu’elle a existé en Amérique du Sud. Quant à l’empereur, je pense qu’on peut l’appeler roi dès lors qu’il se situe dans le cadre d’une monarchie héréditaire. D’ailleurs, nous appelions Empereur le « Roi des rois » en Iran ; et Négus, le « Roi des rois » en Éthiopie. Nous devons donc nous méfier de notre terminologie.

Royaliste : Vous évoquiez des exceptions à la généralité du pouvoir royal ?

Jean-Paul Roux : La première est le Tibet : le pays a eu longtemps des rois, puis il a éclaté et un régime de type féodal s’est constitué, avec une multiplicité de petits seigneurs. La Grèce et Rome constituent les deux principales exceptions. Il faut cependant faire attention : ce que nous appelons la démocratie grecque n’est pas une véritable démocratie. Platon dit qu’il y avait dix mille citoyens – les autres habitants n’ayant pas de droits civiques. N’oublions pas non plus que la civilisation grecque était fondée sur l’idée royale : les grands tragiques grecs mettent en scène des familles royales, et Homère nous raconte des histoires de rois. A Rome, il est vrai que la République a duré pendant cinq siècles, mais ce régime était très éloigné de l’idée républicaine telle que nous la concevons aujourd’hui. N’oublions pas non plus que la démocratie grecque et la République romaine se sont toutes deux terminées par des restaurations monarchiques, avec Philippe de Macédoine dans un cas, avec la fondation de l’empire dans l’autre.

Royaliste : Quels éléments vous permettent-ils de dire que les différentes formes de royauté sont comparables ?

Jean-Paul Roux : Les formes les plus extrêmes de la royauté – celles qui font du monarque un dieu – ressemblent par certains côtés à certaines monarchies chrétiennes. Je pense par exemple à l’empereur byzantin et au tsar russe, si fortement glorifiés qu’ils étaient proches de la divinisation. Mais, comme je l’ai dit, le christianisme interdisait la confusion entre le roi et Dieu.

D’une manière générale, le roi est regardé comme un homme, avec ses qualités et ses défauts. Bien sûr, on aurait aimé que le roi fût sans aucun défaut, puisqu’il incarnait le pays tout entier, le peuple lui-même. Mais on savait que ce n’était pas possible… D’autre part, le roi est regardé comme un homme placé au centre de l’univers. Bien sûr, on savait qu’il y avait d’autres États et d’autres rois, mais on les situait à la périphérie du monde. Pour chaque peuple, le roi est considéré comme unique ; il est placé au centre de la nation et il se confond avec l’axe du monde. C’est lui qui apporte tous les bienfaits venus du Ciel, c’est vers lui que convergent toutes les actions des hommes qui sont exaltées par sa présence.

Royaliste : Dans les sociétés non-chrétiennes, quelles sont les relations entre les rois et la divinité ?

Jean-Paul Roux : Les mythes qui expliquent comment le roi est lié à la divinité sont innombrables. Bien entendu, notre mentalité moderne a du mal à admettre que le roi descende d’un loup ou d’une panthère ! Mais l’ethnologie a fait sur ce point de très grosses erreurs. Il y a quelques années, en Asie, j’ai eu l’occasion de parler avec un garçon très intelligent, qui paraissait croire dur comme fer que son chef de tribu descendait d’un animal qui s’était uni sexuellement avec une mortelle. Comme je tentai de le pousser dans ses retranchements, il finit par me dire que lui et les gens de sa tribu ne croyait pas à la réalité de cette union physique, mais à une image qui leur permettait de situer leur origine au-delà de la simple humanité : ce que nous appelons quant à nous la transcendance.

Dans les sociétés non-chrétiennes, tous les peuples, à commencer par les Grecs, ont cette distance et cette intelligence de leurs mythes. C’est de cette manière, plus subtile qu’on ne l’a cru, que les souverains ont cherché à se rattacher à la divinité, en étant dieu venu sur terre, fils de dieu, envoyé par dieu, ou en se disant, comme les musulmans, « l’ombre de Dieu sur la terre ». Il faut retenir de toutes ces tentatives une vérité qui va peut-être vous choquer : sans sacré, il ne peut y avoir de royauté. Même dans une société complètement athée, je crois que le pouvoir royal demeurerait d’une manière ou d’une autre sacralisé.

Royaliste : Le roi sacré est-il toujours un roi thaumaturge ?

Jean-Paul Roux : Oui, et c’est une autre surprise. Dans toutes les civilisations, il y a sous une forme ou sous une autre une thaumaturgie royale. Celle-ci ne prend pas toujours la forme d’une guérison ; le roi est aussi celui qui rétablit l’ordre – à commencer par l’ordre dans la nature. Quand il y a une sécheresse, il faut que le roi fasse cesser la sécheresse.

Royaliste : Envisagez-vous la question de la révolution ?

Jean-Paul Roux : Non sans mal, car depuis l’enfance la mort de Louis XVI n’a cessé de m’émouvoir. J’ai donc été surpris de lire, sous la plume d’un spécialiste, que la Chine est le seul pays au monde où le droit à la révolution est sacré. Examinant à mon tour cette question, je me suis aperçu que dans beaucoup d’autres sociétés, notamment en Inde, le droit à la révolution était inscrit profondément dans les consciences.

Pour bien comprendre ce point, il faut revenir aux Chinois, qui sont très logiques : le roi est le Fils du Ciel, il reçoit sa vie et sa puissance de dieu, et c’est parce qu’il vient du ciel que tout se passe bien sur la terre. Car le roi ne peut gouverner que pour le bien et le bonheur du peuple. Si le roi gouverne mal, s’il devient un tyran, le peuple a le droit de se révolter contre lui car c’est un tyran, un homme qui a perdu le mandat du ciel, qui n’est plus en accord du ciel. Pour les Chinois, le roi règne par la grâce de dieu, mais aussi par la volonté du peuple. Vous voyez donc que les conceptions chinoise et européenne sont très proches. C’est ce que disent aussi les peuples nomades d’Asie centrale sur lesquels j’ai beaucoup travaillé : quand les choses vont mal, c’est qu’il y a désaccord entre le ciel et la terre. Le déséquilibre entre les deux zones cosmiques essentielles fait que l’axe du monde ne remplit plus sa fonction

Royaliste : Le sacré, c’est aussi la dimension sacrificielle…

Jean-Paul Roux : En effet. Emmanuel Le Roy Ladurie m’a reproché dans L’Express d’avoir écrit que Louis XVI avait commis une faute en prenant la route de Varennes. Je persiste dans mon jugement, pour deux raisons. La première, c’est que le roi doit être capable de mourir quand il le faut, ce que Louis XVI a très bien compris par la suite puisqu’il s’est volontairement laissé immoler par le peuple : le roi de France refuse que du sang français soit versé pour lui. Ce qui est vrai pour notre pays vaut pour tous les autres, aussi différents soient-ils : le roi doit être prêt à mourir pour son peuple, et dans certaines sociétés, il devait mourir puisque, au bout d’un certain temps, il était immolé.

Ma deuxième raison, c’est que le peuple français s’imaginait que la France ne pouvait pas vivre sans roi. Ce sentiment se retrouve là encore dans toutes les sociétés. Lorsque les Romains, par exemple, ont aboli la monarchie, ils ont eu tellement peur qu’ils ont laissé subsister un pontifex maximus, qui ne servait à rien mais qui était tout de même là. Les Français de 1791 pensaient donc, comme tous les autres peuples, que le roi était indispensable à la marche du monde. Et voici qu’on leur apprend que le roi s’est enfui ! Le choc a été considérable.

Royaliste : Vous examinez aussi les relations entre le roi, les prêtres et la noblesse…

Jean-Paul Roux : Là encore, nous retrouvons des points communs à toutes les sociétés. Il y a rivalité entre le roi et la noblesse, car le roi devient indépendant de la noblesse dont il est issu, met à son service cette noblesse qui a toujours tendance à la considérer comme l’un des siens, alors que c’est l’alliance avec le peuple qui est essentielle aux yeux du roi. Il y a aussi rivalité entre le roi, directement lié au divin, et les prêtres qui ont pour fonction de relier le peuple à la divinité. Le conflit est donc inévitable et nous le trouvons dans toutes les sociétés.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 661 de « Royaliste » – 18 mars 1996.

Jean-Paul Roux, Le roi, mythes et symboles, Fayard, 1995.