Il suffit d’une menace de divorce (en Angleterre) ou d’une escapade supposée (en Espagne) pour que les trônes soient censés vaciller. Qu’on se calme !

Non, nous ne reviendrons pas sur le détail des petites histoires royales de l’été (rumeurs sur l’un, photos indiscrètes de l’autre), qui ont fait les joies de la presse à sensation et donné à quelques-uns, en France et en Angleterre, l’occasion d’affirmer que les monarchies étaient entrées en Europe sur la voie du déclin. Quoi, pour quelques frasques ? En mille ans, de part et d’autre de la Manche, la royauté en a vu d’autres, et de moins tendres, souvenez-vous…

Mais alors, pourquoi ce tintamarre ? Tout simplement parce qu’on en demande trop aux princes et aux princesses, parce qu’on en vient à se faire une fausse idée de la fonction royale dans les démocraties modernes. Qui, « on » ? Vous, moi, les médias en général et tel éditorialiste britannique en particulier. Et « on » demande quoi ? Les médias demandent encore et toujours plus d’images édifiantes (le Roi très sage et très bon), de contes de fées (le jeune prince et la belle princesse qui ont beaucoup de jolis enfants). Vous et moi, nous souhaitons des rois très Rois, intelligents, beaux et sympathiques. Et l’éditorialiste britannique demande de surcroît que « sa » famille royale soit vertueusement exemplaire.

Résultats ? L’humanité de la famille royale finit par s’effacer. Trop d’exigences conduisent confondre la princesse et la star, le roi et le curé, la famille et l’archétype. Or le Roi-très-sage a parfois envie de se dissiper, le jeune prince vieillit comme tout le monde, et la jeune princesse prend quelques rides à chaque naissance et peut en avoir plus que marre, certains jours, de l’interminable corvée à laquelle se réduit sa vie publique. Alors les écarts sont compréhensibles, et les coups de colère, et les crises de cafard, et le bonnet jeté par-dessus les moulins… Si le roi est un saint, tant mieux. Si la reine ressemble (moralement) à Victoria, c’est son affaire. Mais il peut y avoir d’autres cas, plus complexes, plus déviants dont il n’y a pas lieu de s’inquiéter.

Pourquoi ? Parce que la monarchie n’est pas un couvent, parce que le roi n’est ni prêtre, ni moine, ni acteur, ni candidat à un prix de vertu ; mais homme tout simplement. Précisons : homme en situation singulière, homme en fonction ou comme aurait pu le dire Heidegger, « être-pour-la-fonction ». Être roi, c’est remplir une fonction et une seule : la fonction politique qui implique, dans le cas des royautés, que l’homme ou la femme désigné par la loi de l’Etat représente l’histoire de la nation, exprime son unité vivante, incarne son identité, c’est-à-dire sa permanence et sa dynamique (même racine que « dynastie ») ou en d’autres termes son projet.

Tout cela peut se dire gravement, dans le langage du politique et selon l’austère raison de l’Etat, ou de manière plus triviale : chacun chez soi et les vaches seront bien gardées. Que la star nous donne un spectacle de qualité, y compris dans la mise en scène de sa vie privée. Que le prêtre (ou le psychanalyste) s’occupe du salut des âmes, ou de l’inconscient plus ou moins structuré. Et que le roi fasse son métier politique, pour lequel il est né. Au mépris du style, j’ajoute une série d’adverbes pour préciser que ces quelques remarques ne visent pas à excuser les princes et les rois, à les exonérer de leurs tâches quand bon leur semble. Cette fonction royale, Messeigneurs, elle doit être accomplie pleinement, constamment, rigoureusement. Donc douloureusement et parfois tragiquement. A la manière de René Girard, on peut dire que ce qu’il y a de plus sacré dans la royauté, c’est le sacrifice. Le sacrifice, par la personne royale, de sa vie privée, de son intimité, de son confort, de sa tranquillité.  Qui n’accomplit pas ou plus ce sacrifice quotidien devant le peuple et pour lui n’est pas ou n’est plus digne d’être reconnu comme le serviteur de tous. Le reste ne nous regarde pas.  Comme le disait un communiste espagnol : « Il n’y a qu’une nuit du Roi qui m’intéresse, celle du putsch »…

***

Article publié dans le numéro 585 de « Royaliste » – 5 octobre 1992.