C’est évident : l’Union soviétique mène une stratégie particulièrement offensive et elle est parvenue, ces dernières années, à marquer un certain nombre de points – en Angola, en Ethiopie, au Yémen du Sud, en Afghanistan – sans hésiter à consolider, avec sa brutalité coutumière, son glacis européen. Certes, en Afrique, où l’Armée rouge n’est pas directement engagée, les positions soviétiques peuvent se trouver compromises comme elles le furent, un beau matin, en Egypte. L’avance russe n’est pas une fatalité, mais la conséquence des erreurs et des insuffisances de « l’Occident ».

UNE INQUIÉTUDE LÉGITIME

Il n’en demeure pas moins que, depuis l’invasion de l’Afghanistan, et plus encore, depuis la « normalisation » polonaise, l’affirmation de la force soviétique provoque une inquiétude légitime, que le déploiement des fusées SS 20 pointées sur l’Europe vient aggraver. A partir de ces données, certains ont tôt fait d’annoncer le déferlement prochain des chars russes sur l’Europe de l’Ouest, ou son écrasement nucléaire. Sommes-nous en 1938, et l’attitude occidentale face aux événements de Pologne est-elle un nouveau Munich ? Il faut se garder de ces trop faciles analogies historiques qui risquent, en masquant les véritables menaces, de nous inciter à préparer des guerres improbables :

— la fameuse ruée des chars russes est le cauchemar des états-majors et de nombreux hommes politiques, qui en sont restés aux grandes batailles de 1939-1945. Ni les uns ni les autres ne se sont aperçus que, pour les Soviétiques, les chars ne sont plus voués à percer le front, mais à occuper un terrain préalablement neutralisé.

— de même, une guerre mondiale à coup de bombes atomiques ayant un rayon de destruction immense n’est guère possible. On ne voit d’ailleurs pas l’intérêt que pourrait représenter pour l’Union soviétique la conquête d’une Europe « vitrifiée » par ses soins.

— l’évolution technique des armements fait apparaître une tout autre menace. Elle réside, comme l’explique le général Gallois (1), dans l’extrême précision des nouveaux engins balistiques. Ceux-ci sont dotés de charges nucléaires relativement faibles, mais permettent de détruire tout le potentiel militaire fixe d’un pays en épargnant son économie et sa population. C’est le cas des SS 20 soviétiques : ces fusées (placées sur des supports mobiles, donc indétectables) permettent le « désarmement à distance » et sans risque de représailles de tout pays ne disposant pas d’une force nucléaire stratégique – donc de tous les pays européens moins la France et l’Angleterre. Les conséquences militaires et diplomatiques de cet état de fait sont redoutables.

Certes, les pays européens dépourvus d’une dissuasion autonome peuvent souhaiter le renforcement et la modernisation du « parapluie nucléaire américain ». Mais la protection qu’il offre est douteuse. Stratégiquement, nul ne devrait ignorer que les Etats-Unis ne feront rien pour la défense de l’Europe si leurs intérêts vitaux sont menacés : ils l’ont dit et répété depuis que leur territoire est sous la menace des fusées intercontinentales soviétiques. Tactiquement, les fusées Pershing, comparables aux SS 20 par leur mobilité et leur mode d’emploi, n’offrent pas une protection totale : d’abord parce que les données géographiques rendent la « parité » illusoire en Europe, ensuite parce que les Soviétiques peuvent très bien détruire les objectifs militaires européens sans faire couler le sang américain, puis contraindre les Etats-Unis à négocier à partir de cette « nouvelle donne ».

Les perspectives diplomatiques ne sont pas plus réjouissantes pour les pays dépourvus ou privés de défense nucléaire autonome : s’ils restent dans l’OTAN, ils sont forcés de s’aligner sur la politique des Américains, qui pratiqueront leur habituel chantage au retrait de leurs troupes. S’ils quittent l’Alliance atlantique, ils demeureront sous la menace des fusées soviétiques et risquent de connaître une progressive « finlandisation ». Telle est, notamment, l’alternative qui se présente aux dirigeants allemands : maintenant que l’Allemagne de l’Ouest ne représente plus aucun danger pour l’URSS, une réunification peut être envisagée, en échange d’une neutralisation qui sera présentée comme un facteur de sécurité en Europe.

C’est pourquoi il convient de ne pas se faire trop d’illusions sur l’avenir du « couple franco-allemand ». François Mitterrand n’a pas tort de vouloir arrimer la République fédérale à l’Europe occidentale. Mais une Allemagne atlantique ne sera jamais un partenaire solide, comme cent exemples l’ont prouvé. Et il faut se souvenir qu’elle peut choisir une tout autre voie dès que Moscou le permettra.

RENONCERA LA FACILITÉ

D’autre part, il faudrait renoncer une fois pour toutes à la voie de la facilité, qui consisterait à réintégrer le camp américain sous prétexte d’écarter le danger russe. Le choix n’est pas entre deux modes de dépendance – soit atlantique, soit neutraliste – mais entre l’aliénation impérialiste et l’affirmation tranquille de notre libre existence. Celle-ci suppose le développement de notre force de dissuasion, aujourd’hui beaucoup trop timide. Celle-ci suppose une dénonciation constante de la politique américaine, qui suscite, par ses violences et ses erreurs, la soviétisation qu’elle prétend combattre.

C’est en affirmant sa pleine liberté, c’est en donnant l’exemple de la rigueur face aux impérialismes (ce qui devrait exclure tout geste atlantique et toute complaisance à l’égard de l’URSS) que la France pourra offrir aux autres nations un choix différent de celui que les empires proposent ou imposent. Les voyage de F. Mitterrand au Portugal et en Italie, le redressement de la politique française en Afrique, le soutien apporté à la résistance salvadorienne permettent de penser que le Président de la République a choisi la bonne voie. Encore faut-il qu’il demeure pleinement libre, face aux divers groupes de pression qui pourraient chercher à faire échouer l’action entreprise.

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(1)    Voir le scénario établi par le général Gallois et publié dans « Paris-Match » du 5 février.

Editorial du numéro 355 de « Royaliste » – 11 mars 1982