A la fin des années quatre-vingt dix, le rejet de la souveraineté en tant que telle a pris une forme radicale. La force de cette dénégation se mesure à son influence, actuellement déterminante, sur l’esprit du temps. Mais l’anti-souverainisme est difficile à saisir, dans la mesure où il s’agit d’une idéologie molle, polymorphe, et non d’une doctrine inspirant le projet d’une formation politique. Provenant de la gauche anti-autoritaire, rejoignant l’ultralibéralisme américain, commune à deux  générations intellectuelles – celle de l’après-guerre, celle de Mai 1968 – cette pensée-mode circule par divers réseaux journalistiques qui impressionnent fortement les détenteurs du pouvoir politique – ce qui explique en partie leur paralysie.

Un souci politique vient donc s’ajouter à l’intérêt théorique que suscite l’anti-souverainisme, que l’on tentera de saisir dans sa généalogie, puis dans ses expressions actuelles, avant de pointer les conséquences pratiques de ce refus.

I/ Généalogie

Dans ses causes lointaines, l’anti-souverainisme procède de la pensée de la gauche française, telle qu’elle s’est affirmée dès 1789 lors de la lutte des députés « patriotes » contre le veto royal, puis au 20ème siècle à travers un républicanisme qui dénonçait comme « dérive monarchique » toute tentative de renforcement du pouvoir exécutif. La tradition radicale, le républicanisme de gauche tel que l’incarnait François Mitterrand quand le général de Gaulle était aux affaires, et le Parti communiste, défenseur du régime d’Assemblée, ont représenté les diverses formes de ce rejet de l’Etat souverain – sans que ces familles politiques, qui cultivaient paradoxalement la nostalgie du jacobinisme de 1793, ne  remettent en cause la souveraineté d’une nation fortement centralisée sur le plan administratif.

C’est après la seconde guerre mondiale que s’est développé conjointement le double rejet de l’Etat et de la nation.

1/ L’idéologie européiste

L’européisme militant se développe après la Libération et réunit plusieurs familles intellectuelles qui veulent préserver la paix par l’extinction des nationalismes (supposés intrinsèquement bellicistes) et par le « rassemblement de nations » dans une « fédération européenne » selon le projet formulé par Robert Schuman dans sa déclaration du 9 mai 1950.

Le rôle historique joué par le sus-nommé montre bien l’influence décisive exercée par le démocratisme-chrétien qui réunit sur le vieil axe lotharingien le rhénan Adenauer, l’alsacien Schuman et l’italien Alcide de Gasperi. A l’internationale démo-chrétienne, où subsiste toujours une nostalgie de Saint-Empire, s’ajoutent les socialistes de la SFIO – où la tradition pacifiste est forte – et plus curieusement d’anciens disciples de Charles Maurras reconvertis dans le fédéralisme européen[1] par prudence autant que par anticommunisme.

Inlassablement, les représentants de ce courant européiste ont proclamé que les nations étaient historiquement « dépassées » et que les Etats signataires du traité de Rome étaient appelés à se réunir dans une même communauté « supranationale » dont la CECA était l’anticipation concrète dans le secteur du charbon et de l’acier.

Idéologiquement programmée, la construction européenne a été dès l’origine caractérisée par de fortes ambiguïtés : la marque démo-chrétienne ne doit pas faire oublier que d’éminents démocrates-chrétiens, comme Edmond Michelet et Jean Charbonnel, étaient aux côtés du général de Gaulle ; le mythe supranational a eu moins d’influence sur le cours de l’histoire que l’alliance anticommuniste sous égide américaine ; l’organisation du Marché commun industriel et agricole a été l’œuvre du général de Gaulle – rituellement dénoncé comme nationaliste par ses opposants libéraux et centristes. Il faut enfin remarquer que l’Europe supranationale n’a jamais été une cause populaire. Ce fut le rêve honorable de ceux qui, dans le milieu dirigeant, avaient traversé les terribles épreuves de la deuxième guerre mondiale, et parfois de la première. Il s’agissait donc d’hommes âgés, ou d’un certain âge, qui ont disparu sans laisser de disciples car la cause européiste n’eut qu’un faible écho dans la jeunesse qui, à la fin des années cinquante rêvait à l’Amérique (le Coca Cola, le rock’en roll, James Dean) ou au « paradis » soviétique avant de s’engager sur le chemin de la contestation.

2/ Le courant anti-autoritaire de 1968

Pour expliquer l’influence d’un courant de pensée, observe Daniel Lindenberg[2], il faut revenir trente ou quarante ans en arrière, au moment où les « gourous » d’une époque forment leurs jugements et leurs opinions. Il est en effet probable que le culte du chef, le moralisme sacrificiel et les discours cocardiers qui résumaient la « Révolution nationale » et l’imposture pétainiste provoquèrent chez nombre d’intellectuels un dégoût justifié qu’ils reportèrent sur l’Etat et sur la nation. S’y ajoutèrent la phobie du gaullisme (assimilé au RPF) et l’hostilité au général de Gaulle que la gauche regardait comme un nouveau Bonaparte –  l’homme, après 1958, du « coup d’Etat permanent ».

Bien entendu, la thématique marxiste du « dépérissement de l’Etat » et de « l’internationalisme prolétarien », réinterprétée dans un sens libertaire, a joué un rôle majeur dans la révolte de 1968. Dans son aspect culturel, qui l’a finalement emporté sur le révolutionnarisme de l’extrême gauche et sur la mystique clavélienne, le mouvement de Mai a exprimé le désir d’en finir avec « l’aliénation » afin de parvenir à la pleine autonomie du sujet et de ses communautés libérées : « L’autonomie est la négation de toutes les structures verticales. L’autonomie est une contrainte pour tous ceux qui, animés d’une volonté de puissance plus ou moins morbide, consciente ou non, veulent continuer de dominer et de s’aliéner en aliénant les autres »[3]. Rétrospectivement, beaucoup verront dans le mouvement culturel de Mai 68 un des temps forts du processus individualiste à l’œuvre dans la société moderne.

Quelques années plus tard, la condamnation (tardive !) des systèmes soviétique et chinois par les « nouveaux philosophes » puise largement dans le fonds commun anti-totalitaire de gauche[4] et de droite (Jules Monnerot) tout en se parant aux couleurs alors à la mode d’un lacanisme réduit à la dénonciation radicale de la « maîtrise », donc du pouvoir en tant quel tel. C’est ce thème que l’on trouve dans le premier livre de Bernard-Henri Lévy, qui eut un succès considérable :

« Il n’y a pas de Pouvoir qui ne vise au pouvoir absolu ; il ne s’en retenait jusqu’ici qu’en s’arrimant solidement à un jeu de règles et de normes, de tabous et de verrous – un Etat libéral c’est un Etat qui se censure ; il ne fait rien d’autre enfin dans sa perversion totalitaire que pulvériser ces codes, briser ces freins séculaires, rejoignant ainsi, du coup, la vérité de son essence »[5]. Dans le langage de l’époque (tabous, normes, codes), on retrouve la classique dénonciation nietzschéenne de l’Etat – « le plus froid des montres froids » – et la traditionnelle thématique libertaire selon laquelle tout pouvoir est de nature dictatoriale.

3/ L’influence américaine

Très français dans ses références révolutionnaires (les barricades de 1848, la Commune de Paris), bolchevique dans son inspiration (pour ce qui concerne l’extrême gauche), le mouvement de Mai participe d’une révolte plus générale qui est fortement influencée par le mode américain de contestation : celui-ci mêle la critique sociologique de la société de consommation [6], le mouvement contre la guerre du Vietnam, les hippies, le mode de vie californien[7] et la révolution des mœurs qui s’accomplit dans la lutte contre le puritanisme, dans la découverte de la « nature » et dans le mouvement de libération des femmes (Women’s lib). Sur les airs de Bob Dylan, l’Europe et plus particulièrement la France, importe l’idéologie américaine, antipolitique et antiuniversaliste, sans qu’on s’aperçoive, au cours des années soixante dix, que l’individualisme à l’américaine se mélange très facilement au libéralisme économique.

Dans sa doctrine classique comme dans sa pratique, ce libéralisme est voué aux gémonies depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Dans l’Europe libérée, les modèles dominants sont ceux de la planification souple à la française, du travaillisme britannique (qui fonctionnarise la médecine), de la social-démocratie suédoise. Dans les années soixante, la pensée keynésienne est prédominante et c’est J.K. Galbraith, grande figure de la gauche américaine, qui fait prévaloir sa conception d’un capitalisme soumis à la « technostructure » et à la logique du « complexe militaro-industriel ». C’est au cours des années soixante-dix que la tendance s’inverse et qu’on assiste à l’importation en France des thèses ultra-libérales vulgarisées par quelques copistes qui rencontrent un large écho. Sur fond de crise économique et de déclin du communisme, la greffe libérale va rapidement prendre sur le tronc libertaire.

Sans qu’on en ait pleinement conscience, tout est en place pour que l’Etat soit rejeté, avec une telle violence et sous l’effet de tant de pressions idéologiques conjuguées que la souveraineté elle-même est aujourd’hui récusée dans son expression étatique et nationale.

II/ Expressions actuelles 

Qu’il soit ou non explicité, le rejet de la souveraineté se présente comme l’expression même du mouvement de « modernisation » de la vie politique française, et comme le critère de la modernité. Ses formes sont par conséquent très variées. On les répartira ici sous trois rubriques en privilégiant les textes de la sous-littérature politique qui, largement diffusés, assurent à l’anti-souverainisme son efficacité maximale.

1)      Expression politique

Il n’y a pas plus de complot contre la souveraineté de l’Etat et de la nation qu’il n’y a de parti post-souverainiste organisé. La doctrine existe cependant. Comme souvent, ses maîtres ouvrages sont peu lus[8] mais les thèses qui s’y expriment sont simplifiées et largement vulgarisées par deux ou trois éditorialistes à la mode, tandis que d’autres chroniqueurs médiatiques et certains essayistes célèbres puisent largement dans les répertoires idéologiques et polémiques constitués au cours du dernier quart du vingtième siècle.

Commençons par le plus connu : l’hostilité au général de Gaulle et au gaullisme, telle que l’expriment conjointement la bourgeoisie néo-libérale (V. Giscard d’Estaing), le démocratisme chrétien (le journaliste Alain Duhamel), les survivants du radicalisme (Jean Michel Baylet) et de la SFIO. La faiblesse des arguments ne doit pas masquer l’unité de vues de ces opposants : tous sont hostiles à l’idée monarchique qui est à l’œuvre dans la 5eme République, tous appartiennent à des milieux qui ont pactisé avec Vichy ou recueillis après guerre les rescapés de la Collaboration. Tel est le cas du père de V. Giscard d’Estaing, très représentatif de l’aristocratie financière liée à Vichy, des socialistes pacifistes (Claude Jamet) qui s’étaient plus ou moins compromis pendant l’Occupation, ou encore de la famille Baylet qui fournit à René Bousquet un abri et un emploi après la Libération.

Ces diverses tendances peuvent se reconnaître dans l’article triomphal que publie Alain Duhamel à l’occasion de l’évocation par Robert Hossein de « Celui qui a dit non ». Le chroniqueur de Libération ne voit dans le succès populaire rencontré par cette évocation que la manifestation d’une «dévotion saint-sulpicienne, c’est-à-dire baroque et mélancolique ». Et d’ajouter : « Son héritage, en revanche, n’existe plus. Le gaullisme est mort et enterré comme pratique politique, comme culture inspiratrice, comme exception française, en somme. Charles de Gaulle a désormais son mausolée aux côtés des grands hommes de notre histoire, il n’a plus aucune place dans la vie politique. Aujourd’hui, on se prosterne devant sa personne et on décolonise pan à pan toute son œuvre. Sa passion capétienne de la souveraineté n’a simplement plus de sens en 1999. Son œuvre constitutionnelle est désormais en charpie. Son colbertisme, qui a permis de grandes choses et en a engagé de moins bonnes, relève maintenant de l’anachronisme. Sa balance éternelle entre Washington et Moscou, même s’il ne se servait de la seconde que pour mieux tenir tête à la première, ses illusions tiers-mondistes, sa Realpolitik altière et romanesque, sont passées de saison. Quant à la «troisième voie» sociale dont il rêvait, la voilà balayée par la violence des lois du marché. Le RPR n’est même plus le spectre du parti gaulliste et le RPF de Charles Pasqua s’apparente à une association d’honorables anciens combattants. Il n’y a plus rien de gaulliste dans la société politique, sinon une   immense croix de Lorraine devant laquelle on se découvre, mais dont on oublie la direction qu’elle indiquait »[9].

Il ne suffit pas de proclamer l’anéantissement de l’œuvre du général de Gaulle. Il faut encore ruiner sa pensée. Tel est la tâche que s’est fixée Nicolas Tenzer, énarque qui se pique de philosophie politique et qui contribue à fixer les normes du bien-penser. Dans son essai sur La face caché du gaullisme[10], ce personnage fort prisé affirme que le Général avait pour projet de « déshistoriciser et de désidéologiser la nation », en clair de la couper de sa tradition universaliste et de sa tradition révolutionnaire-jacobine, ce qui aurait fait de notre pays une abstraction. Tant et si bien que « aujourd’hui, les Français se retrouvent avec une nation qu’ils aiment sans doute, mais qui ne leur parle plus. C’est une nation inutile » [11]. On apprend aussi que le fondateur de la 5ème République n’a pas vraiment voulu un Etat de droit, que le texte de 1958 est une « constitution impossible » qui a survécu malgré de Gaulle, et que le Général a conduit la politique étrangère de la France…du 19ème siècle.

Bien des aspects de cette charge sont d’une grande banalité. Mais l’ouvrage de Nicolas Tenzer mérite d’être signalé, car le travail de dénigrement de cet essayiste bien-pensant procède d’une volonté de délégitimation radicale. Le général de Gaulle est en effet présenté comme un homme qui, pendant la guerre, « rechigne à prendre en compte la spécificité de l’ennemi nazi contre lequel il lutte et son caractère irréductible à toute autre forme de domination rencontrée dans l’histoire du monde. L’étrangeté du nazisme lui est, en quelque sorte, indifférente »[12]. Par ailleurs, le Général de Gaulle serait coupable de ne pas avoir permis l’ouverture du procès idéologique de Vichy à la Libération, d’avoir occulté la politique intérieure vichyssoise et épargné à beaucoup de hauts fonctionnaires les rigueurs de l’Epuration. Ainsi, de Gaulle aurait procédé à une réécriture de l’histoire nationale caractérisée par « cette exonération relative de Vichy de tout autre crime que celui de l’abandon dans l’armistice qui fut le ressort » de ce récit historique ainsi caviardé[13] .

Journaliste au Monde, critique apprécié de l’information télévisée, Daniel Schneidermann va encore plus loin dans la remise en cause historique : ce n’est plus seulement le général de Gaulle, ce demi-résistant, qui est coupable de complaisance envers Vichy, mais la Résistance elle-même. Telle est la découverte que l’homme du Monde fait à l’occasion du procès de Maurice Papon. S’adressant à l’ancien préfet, Daniel Schneidermann écrit ceci : « il aurait fallu se boucher les yeux et les oreilles pour ne pas voir et entendre ce qui transpira de votre procès : Vichy et la Résistance s’interpénètrent. Ils se fécondent sans cesse. Leur accouplement est peut-être contre-nature : il est néanmoins quasi-permanent »[14]. On ne s’arrêtera pas à l’invraisemblance de cette « découverte », afin de mieux saisir la thèse générale selon laquelle la France serait elle-même coupable. « Votre procès, écrit Daniel Schneidermann à Maurice Papon, m’a fait découvrir une France plus franchement, plus massivement, pétainiste qu’elle ne voulut ensuite le faire croire. Mais il a parallèlement mis à nu dans le régime de Vichy lui-même une troublante imbrication dans la continuité française – administrative, politique, idéologique, culturelle – bien plus profonde qu’on ne voulut l’admettre par la suite. Revisité à travers le procès de Bordeaux, Vichy, bien davantage qu’on ne veut bien le dire, continue la IIIe République, tandis que la IVe puis la Ve assimileront l’héritage du monstrueux ancêtre »[15] .

Le thème d’une Résistance secrètement complice de ceux qui la persécutent est nouveau, et la thèse de la continuité française – poussée à l’extrême par Daniel Schneidermann, a acquis son statut officiel depuis que Jacques Chirac s’en est fait l’écho. Mais le procès fait à une France coupable d’être constamment infâme sous ses diverses apparences patriotiques remonte à bientôt vingt ans : l’argumentaire de base se trouve dans le pamphlet que Bernard-Henri Lévy avait alors consacré à « l’idéologie française »[16].

Le livre, publié à une époque où l’anticommunisme bat encore son plein, porte la marque du combat médiatiquement mené contre les marxistes par de récents convertis et par le célèbre BHL, spectateur engagé depuis peu : s’appuyant sur quelques faits véridiques (par exemple la tentative de reparution de L’Humanité en 1940) et sur les thèses contestables et vivement contestées de Zeev Sternell[17], l’auteur de L’Idéologie française dénonce violemment le « pétainisme rouge », l’alliance des syndicalistes révolutionnaire et de l’extrême droite avant la guerre de 1914, le ralliement de certains socialistes et de certains anarchistes à la politique de collaboration. L’alliance « rouge-brun » est déjà dénoncée, en des termes que l’on retrouvera une quinzaine d’années plus tard dans « l’appel à la vigilance » lancé par Le Monde contre ce risque supposé. Mais Bernard-Henri Lévy vise plus généralement le patriotisme français dans toutes ses expressions et dans toutes ses figures : non seulement les nationalismes barrésien et maurrassien, mais aussi Charles Péguy et Georges Bernanos, sans oublier Emmanuel Mounier. Le général de Gaulle est épargné, mais déjà l’antiaméricanisme est comparé à l’antisémitisme, et la dénonciation des puissances financières se trouve confondue avec la haine des Juifs. La gauche et la droite se trouveraient donc rassemblées dans un « fascisme aux couleurs de la France » qui serait le produit naturel de la nation française comparée à un « alambic », à ce « ventre abominablement fécond où se sont enfantés quelques-uns des délires de l’Age où nous vivons »[18] . Comme toutes les théories simplistes,  invoquant la lucidité démystificatrice, celle-ci exerce une influence forte sur le prêt-à-penser médiatique et sur les détenteurs du pouvoir politique depuis le départ de François Mitterrand – ce résistant un peu tardif mais incontestable qui est lui aussi disqualifié par les jeunes procureurs du tribunal médiatique.

La délégitimation des hommes et des courants qui ont incarné l’Etat et la nation souveraine se prolonge maintenant par la disqualification de ceux qui se reconnaissent peu ou prou dans la tradition nationale-républicaine. La guerre civile dans l’ancienne Yougoslavie, et plus précisément au Kosovo, est le prétexte à des campagnes de politique intérieure : la diabolisation de la Serbie ne tient pas seulement au caractère dictatorial et criminel de son gouvernement (la Croatie de Tudjman ne valait pas mieux) mais au fait que ce pays est la seule nation historique des Balkans. Parmi ceux qui tentent de publier une information sérieuse sur les Balkans, qui s’efforcent de réfléchir à une solution politique, qui ont pris parti contre la guerre aérienne de 1999, seuls les journalistes et les intellectuels qui écrivent dans la presse non conformiste et qui sont rangés dans le camp national-républicain (Régis Debray, la journaliste Elisabeth Lévy) sont la cible d’attaques d’une violence inouïe : les accusations de « collaboration » (par référence à Drieu La Rochelle) et de « révisionnisme » visent effectivement à ostraciser les personnalités qui résistent encore à la « pensée correcte ».

2/  Expression juridique

Cet aspect très important du rejet de la souveraineté nationale ne sera que brièvement évoqué ici puisque le développement des organes judiciaires supranationaux fait l’objet d’une autre communication. On se contentera de souligner l’influence exercée sur le mouvement anti-souverainiste par Laurent Cohen-Tanuggi, apologiste du « droit sans l’Etat »[19].

La campagne pour la réduction du mandat présidentiel à cinq ans manifeste elle aussi la volonté de détruire le pouvoir souverain dans son fonction suprêmement médiatrice, et d’astreindre le chef de l’Etat au calendrier de la représentation politique (par la concordance de l’élection présidentielle et des législatives) et au rythme des médias.

3/ Expression technologique

La souveraineté, dans ses expressions classiques, paraît enfin condamnée par le progrès des techniques – et notamment par le développement des nouvelles techniques de communication. Comme le remarque Lucien Sfez[20], toutes les innovations en ce domaine ont été accompagnées par un discours en tous points identique sur la libération culturelle et la démocratisation. La télévision devait créer un « village planétaire », le caméscope devrait rendre l’homme auto-producteur de ses propres œuvres, l’ordinateur individuel devait nous ouvrir de magnifiques perspectives et le réseau Internet nous donner l’accès au savoir universel, à la fraternité et à la démocratie mondiale – par delà les nations et malgré les Etats  frappés d’obsolescence.

Il suffit d’attendre que la nouvelle technique cesse d’être la propriété d’une élite et se popularise effectivement grâce à des progrès techniques effectifs, à une production industrielle de masse et à des baisses de prix pour que le support de l’utopie devienne un objet plus ou moins utile, mais en tous cas complètement intégré dans la sphère marchande. Ainsi, la banalisation relative d’Internet a déjà transformé le discours sur le réseau : l’idéal de la démocratie mondiale à fait place au fantasme d’une « nouvelle économie » constituée de petites sociétés innovantes (les start up) susceptibles d’engendrer en un temps record d’immenses profits…

Malgré ces déconvenues, le milieu politique et certains journalistes restent persuadés que tous les pouvoirs s’organisent sur le mode du réseau, c’est-à-dire comme des « coordinateurs décentralisés ». On parle de souveraineté diversifiée, répartie en plusieurs lieux et plusieurs niveaux, spécialisée selon les domaines et qui cesserait ainsi d’être « pyramidale » comme elle l’est depuis que le monde est monde – puisque les nouvelles technologies permettent que se multiplient à l’infini des communications immédiates. La technique permettrait que se réalise, par l’abolition de toute transcendance politique, la « société sans Etat » à laquelle aspirent les anciens et les nouveaux libertaires.

*

Les conséquences pratiques de l’effondrement ou de la dilution de pouvoirs politiques souverains sont trop visibles pour qu’on y insiste. En Russie, le « droit sans Etat » – sans un Etat digne de ce nom – soumet le pays à la loi des mafias. L’effondrement du pouvoir central en Albanie a engendré le chaos. Dans les sociétés développées qui appliquent les recettes ultralibérales, le retrait de l’Etat provoque la montée de la pauvreté et la généralisation de la corruption. Dans l’Europe des Onze, l’éclatement de la souveraineté monétaire, célébrée en 1999 comme la traduction concrète de l’organisation en réseau, est à juste tire considérée comme la cause première du manque de crédibilité de l’euro sur le marché des monnaies.

Plutôt que de multiplier les exemples, tous négatifs, il importe de souligner pour conclure que l’attitude des anti-souverainistes est doublement paradoxale :

– La plupart militent pour la création de petits Etats souverains – au Kosovo, en Tchétchénie.

– Les mêmes acceptent le rôle hégémonique des Etats-Unis, et cherchent simplement à obtenir une place confortable dans le domaine couvert par cette République impériale qui vit en régime présidentiel et qui manifeste parfois violemment sa volonté de puissance. Directeur d’un hebdomadaire voué à la promotion de toutes les formes d’antisouverainisme, Jean Daniel a explicité le voeu profond des milieux dirigeants : « Comment abandonne-t-on l’antiaméricanisme ? Lorsque l’on découvre que l’ont vit, certes, dans une province de l’hyperpuissance américaine, mais que cette hyperpuissance, loin d’être constituée par un impérialisme planifié, est caractérisée par une logique d’hégémonie dont on peut infléchir, corriger et même détourner les effets. Car le colosse est handicapé par les pieds d’argile de sa démocratie »[21] . Ceci dans l’oubli de la ploutocratie, de l’inégalité sociale, du racisme.

L’antisouverainisme n’est que le masque de la résignation, confortable pour la seule élite du pouvoir et des affaires.

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[1] Thierry Maulnier, collaborateur de l’Action française, Louis Salleron, théoricien du corporatisme agricole s’étaient retrouvés au sein de La Fédération, mouvement fédéraliste européen créé en 1944.

[2] cf. Daniel Lindenberg, Les années souterraines, 1937-1947, La Découverte, 1990.

[3] « Nous sommes en marche ». Manifeste du comité d’action Censier.  Cité par Jean-Pierre Le Goff, Mai 1968, L’héritage impossible, La Découverte, 1998, p. 79.

[4] Notamment la revue Socialisme et Barbarie animée par Claude Lefort et Cornélius Castoriadis.

[5] Bernard-Henri Lévy, La Barbarie à visage humain, Grasset, 1977, p.156-157

[6] cf. Vance Packard , L’Art du gaspillage, Calmann-Lévy, 1966.

[7] cf. Edgar Morin, Journal de Californie, Seuil, 1970.

[8] Bertrand Badie, Un monde sans souveraineté, Les Etats entre ruse et responsabilité, Fayard, 1999.

[9] Alain Duhamel: Le rite funéraire du gaullisme, Libération, vendredi 15 octobre 1999.

 

[10] Nicolas Tenzer, La face cachée du gaullisme, Hachette, 1998.

[11] Nicolas Tenzer, op. cit. P. 55.

[12] Nicolas Tenzer, op. cit. 22. Ce qui n’empêche pas l’auteur de citer quelques  pages plus loin des textes qui prouvent que le Général était conscient des enjeux métaphysiques de la guerre. Par exemple : « Cette guerre a pour enjeu ni plus ni moins que la condition de l’homme » (Brazzaville, 30 janvier 1944). Ou encore : « Sous prétexte d’ordre nouveau, Hitler impose à tous, par la terreur, la corruption, la propagande, de se faire des âmes d’esclaves qui seront forcés de renier jusqu’à Dieu »  Discours du 14 juillet 1941.

[13] Nicolas Tenzer, op. cit. p. 42. Henri Rousso a montré la fausseté de la thèse, aujourd’hui dominante, de l’occultation de la période vichyssoise. Cf. Vichy, Un passé qui ne passe pas, Fayard, 1994.

[14] Daniel Schneidermann, L’Etrange procès, Fayard, 1998, p. 13

[15] D. Schneidermann, op. cit. p. 12

[16] Bernard-Henri Lévy, L’idéologie française, Grasset, 1981.

[17] L’historien Zeev  Sternell défend la thèse d’une généalogie française du fascisme (Barrés, Sorel, Maurras, Valois) dans des ouvrages qui ont été à juste titre critiqués, notamment par Jacques Julliard : cf. « Sur un fascisme imaginaire », in Autonomie ouvrière, Etudes sur le syndicalisme d’action directe, Gallimard/Le Seuil, 1988.

[18] Bernard-Henri Lévy, op. cit. p. 14.

[19] Cf. Laurent Cohen-Tanuggi, Le Droit sans l’Etat, sur la démocratie en France et en Amérique, PUF, 1985.

[20] cf. « Vérités sur Internet », entretien publié dans Royaliste n° 735, 18-31 octobre 1999.

[21] Editorial du Nouvel Observateur, 18-24 mai 2000. p. 64.

 

Article publié dans le numéro 34 de la revue Cité – 2ème trimestre 2000