En décidant de consacrer un numéro spécial de « Royaliste » à la pensée et à l’action du comte de Pari% nous avons voulu manifester publiquement notre fidélité et dire quelle était notre espérance — notre seule espérance politique.

Comment aurions-nous pu passer sous silence, ou consacrer un simple article, à la publication, que nous croyons essentielle, de ces « Mémoires d’exil et de combats » ? Pourtant nous avons pris, en rédigeant ce numéro, un risque grave : que la Nouvelle Action royaliste soit considérée comme le « parti du comte de Paris », et ce journal comme l’organe officiel du Prince. Je me hâte d’écrire qu’il n’en est rien : c’est librement que nous manifestons notre fidélité au comte de Paris, et c’est vers un homme libre que se porte notre espérance. Si le Prince était « notre Prince », s’il était conforme à notre volonté, dépendant d’un mouvement royaliste, il ne pourrait être Roi. Ou plus difficilement. Ou de façon plus douloureuse.

LE « PARTI ROYALISTE »

Nous ne voulons pas revivre le drame des militants royalistes d’autrefois, qui furent déchirés entre leur fidélité aux Princes et leur attachement, à la fois intellectuel et sentimental, aux idées de Charles Maurras et au mouvement d’Action française. Mais il fallait bien que le comte de Paris se libère de ce mouvement qui voulait l’annexer… Et nous ne voulons pas, dans l’avenir, vivre le conflit qui opposerait le Roi à un « parti royaliste » qui, comme autrefois le parti gaulliste ou maintenant le parti giscardien, se serait emparé de l’appareil de l’Etat. Que le Roi triomphe de son parti, et il s’expose à l’incompréhension ou au ressentiment de ceux qui, en toute bonne foi, ont cru bien le servir. Qu’il se soumette aux volontés, ou aux intérêts, des royalistes, et la monarchie ne serait plus que de pure forme — semblable à la caricature que M. Giscard d’Estaing voudrait nous faire accepter. Dans ce dernier cas, cela ne vaudrait même plus la peine d’être royaliste. A quoi bon être royaliste si c’est pour nier, en pratique, l’idée d’indépendance du pouvoir pour laquelle nous combattons ? A quoi bon se dire révolutionnaire, si c’est seulement pour changer l’étiquette de l’ordre établi ?

Car c’est bien d’une révolution qu’il s’agit : celle qui libère l’Etat de la dictature des partis et des intérêts particuliers, celle qui rétablit le dialogue entre le peuple et le pouvoir, celle qui permet la promotion de nouvelles classes sociales — alors que la bourgeoisie est au pouvoir depuis près de deux siècles. Une révolution qui est le contraire du totalitarisme. Une révolution libératrice. Comment pourrions-nous accepter que, dans nos esprits, ce soit déjà une révolution trahie ? Cette fidélité dans la distance que nous portons au comte de Paris, ne sont pas des attitudes tactiques : elles sont la conséquence de notre projet royaliste.

UN PRINCE REVOLUTIONNAIRE

Cela ne nous empêche pas d’être très attentifs à la pensée du comte de Paris et de réfléchir sur son action, telle que ses Mémoires la révèlent. La Nouvelle Action royaliste ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui si nous n’avions pas, dans les premières années de notre existence, étudié les principaux textes du Prince (en particulier sa lettre de Mai 1968, son article sur Saint Louis et sa préface aux Mémoires de Louis-Philippe) et analysé son action, depuis sa condamnation de l’Action française jusqu’à la République gaullienne. Un Prince révolutionnaire nous est apparu, soucieux d’être au service de la France tout entière, de fonder sa légitimité sur l’adhésion populaire, et d’accomplir les transformations économiques et sociales que la France attend depuis trop longtemps. Cette action, comme elle était étrangère aux agitations politiciennes, et débarrassée de toutes les mauvaises querelles de doctrine ! Ce projet, c’était autre chose que le Programme commun ! Il ne pouvait manquer d’entraîner l’adhésion de jeunes royalistes qui étaient en train de se débarrasser d’un certain dogmatisme, et qui accueillaient parmi eux des garçons et des filles de la génération de 1968 et beaucoup de ceux que la mort du général de Gaulle avait laissé désemparés.

Ils ont trouvé, à la Nouvelle Action royaliste, une communauté militante qui ne ressemble en rien aux partis, sectes ou autres groupuscules qui se disputent sur l’échiquier politique. Cela, un seul numéro de « Royaliste » ne peut suffire à le démontrer. Mais que nos nouveaux lecteurs sachent que notre adhésion à l’idée royaliste et notre fidélité au comte de Paris ne sont pas l’expression d’un nouveau fanatisme. Il y a, disait Bernanos, « plusieurs demeures dans la maison du Roi. » Nous ne prétendons pas y bâtir une place forte. Il y a plusieurs façons d’être royaliste. Nous ne prétendons pas au monopole de cette idée. Il y a plusieurs manières de militer à la Nouvelle Action royaliste. Nous refusons de couler tout le monde dans le même moule idéologique et d’imposer partout la même pratique.

Qu’ils sachent aussi que nous ne cherchons pas à « récupérer », à des fins partisanes, le témoignage historique et politique du comte de Paris. Comme leur titre l’indique, ces Mémoires sont destinées à tous les Français. Ce n’est donc pas le « livre des royalistes », bien qu’ils aient le droit, comme toute autre famille politique, de dire publiquement ce qu’ils y découvrent et ce qu’ils en espèrent. C’est ainsi qu’il nous paraît essentiel de dire que le comte de Paris peut être, sans même que la question de la monarchie soit posée, un recours pour la nation tout entière. Les royalistes n’imposeront pas le comte de Paris. C’est aux citoyens de ce pays qu’il appartient de lui faire appel.

***

Editorial du numéro 298 de « Royaliste » – 1er juillet 1979