D’ici deux ans, le quotidien qui faisait naguère référence et qui reste maître de moralité, sera coté en Bourse. Bien entendu, les patrons de l’affaire affirment que l’indépendance du journal sera préservée. Une fois de plus, Le Monde se moque du monde.

Il y a dix ans, la nouvelle aurait provoqué une vive émotion et soulevé un débat national. Rien de tel aujourd’hui. Il est probable que l’ouverture du capital du Monde SA (25% du total) provoque de la stupéfaction et du scandale. Mais où le dire et à qui écrire, puisque c’est justement Le Monde qui était le lieu privilégié du débat démocratique et des grandes polémiques ?

Certes, la presse engagée (par exemple Charlie hebdo du 31/10/01) a dénoncé les dangers de l’opération. Et Ignacio Romanet, directeur du Monde diplomatique a très nettement indiqué sa préoccupation et celle de ses lecteurs dans le numéro de décembre dernier. « La logique financière, écrivait-il, est désormais introduite au cœur de la gestion de l’entreprise, où elle exercera une influence. L’appel aux marchés boursiers impose, volens nolens, l’obligation de résultats financiers souvent peu compatibles avec la mission d’information rigoureuse et critique de la presse de référence ». Et de rappeler que le Financial Times a licencié l’an dernier 150 rédacteurs au seul motif que les profits du journal avaient diminué.

Sachant cela, un journaliste chargé de famille ira-t-il défier la direction du Monde ou dévier la ligne politique imposée – au risque d’être le premier à monter dans la charrette du personnel sacrifié par les gestionnaires ?

A l’héroïsme, nul n’est tenu. Mais la question posée est d’ordre général. La logique de la rentabilité financière, à laquelle Le Monde va bientôt se soumettre complètement, puisse aussi menacer, par le jeu des participations, l’indépendance effective du Monde diplomatique. Ignacio Romanet souligne en effet que Le Monde SA détient 51% du capital du Monde diplomatique SA ; même si ses lecteurs et ses rédacteurs ont une très forte minorité de blocage, le mensuel pourrait être victime d’ « ambitions hostiles ».

Dans la bataille pour la liberté de la presse, Le Monde diplomatique se retrouve donc en première ligne. Car pour le « grand quotidien du soir », les carottes sont déjà cuites… Depuis que MM. Colombani, Plenel et Minc dirigent l’affaire, on ne sait plus ce qu’on lit. Définissant voici peu le concept-mode d’accountability le dernier nommé écrivait que cette nouvelle manière de rendre des comptes « reconnaît un droit : les interlocuteurs de ce pouvoir peuvent exiger la transparence. Il esquisse une procédure : dans nos sociétés hypermédiatisées, celle-ci ne peut se dérouler qu’à visage découvert, donc en public ».

Ah bon ? Pourtant, Alain Minc n’a pas rendu compte de sa condamnation en justice pour contrefaçon. Il n’existe aucune « procédure » qui puisse garantir les journalistes du Monde contre les procédés autoritaires de M.Plenel, dont nos confères se plaignent en privé. Il est très difficile de savoir pour quelles raisons, idéologiques ou financières, la direction du journal soutient tel groupe de pression industriel, dénonce « vertueusement » tel groupe capitaliste français ou étranger. En revanche, le tout Paris médiatique connaît les motifs, strictement privés, des campagnes menées par Edwy Plenel contre l’Etat et de la passion anti-nationale qui anime Jean-Marie Colombani.

L’inconscient de ces messieurs s’est structuré en langage politique. Un journal français, qui a encore une forte réputation internationale et qui dicte les règles de la pensée correcte aux principaux médias, est dirigé par des subjectivités blessées – les fils réglant obscurément les comptes des pères.

Tout cela mériterait d’être porté sur la place publique, au nom de la transparence invoquée par le trio. Un livre sur le sujet serait nécessaire et d’aucuns y ont songé. Mais quel éditeur indépendant serait assez fou pour le publier ? Il se condamnerait lui-même à ce que tous ses ouvrages soient recouverts d’une chape de silence, dans la presse du groupe Colombani et dans tous les groupes liés à icelui. Ainsi va la « démocratie d’opinion », célébrée par Alain Minc.

***

Article publié dans le numéro 785 de « Royaliste » – 7 janvier 2002