Vérité au-delà des Pyrénées, mensonge ici-même. Vérité à Lisbonne et à Barcelone. Mensonge concerté à l’Elysée et à Matignon. Mensonge délibéré sur les tribunes de la campagne électorale de Jacques Chirac et de Lionel Jospin. Mensonge éhonté des menteurs poussés dans leurs ultimes retranchements et qui ne présentent plus que de misérables menteries, déjà désarticulées et jetées à tous vents pour gagner du temps – le temps d’une élection au terme de laquelle on passera aux aveux. On nous dira alors que les décisions européennes nous dépassent et que la France n’avait « pas le choix ».

A voir la mise en scène médiatique de la campagne, notre choix semble d’ores et déjà restreint – entre la démagogie franche et massive à la manière chiraquienne et l’hypocrisie jospiniste, entre l’illusion entretenue par l’oligarchie française et les promesses fallacieuses de la bureaucratie européenne.

Jacques Chirac ment lorsqu’il promet des baisses d’impôts sans nous dire que le « pacte de stabilité » imposerait une baisse équivalente des dépenses publiques qui appauvrirait la France et la plupart de ses habitants.

Lionel Jospin ment lorsqu’il promet la croissance, des centaines de milliers d’emplois supplémentaires et une « Europe sociale » alors que les décisions sont prises à Francfort par une poignée de personnages qui veulent une croissance minimale – par crainte de l’inflation – et par un patronat transnational qui veut de la main d’œuvre flexible et payée au lance-pierre.

L’oligarchie française ment lorsqu’elle célèbre une victoire française à Barcelone, quant à la défense des services publics du gaz et de l’électricité. En Espagne, le couple Chirac-Jospin a obtenu un sursis à exécution mais le processus de privatisation du gaz, de l’électricité et de l’ensemble des services publics est « irréversible » selon le mot de M. Aznar. Tout s’est joué au sommet de Lisbonne, en mars 2000, lorsque les chefs d’Etat et de gouvernement ont décidé de « libéraliser » les secteurs du gaz, de l’électricité, de l’eau, de la poste, des transports terrestres et aériens – selon un processus que le sommet de Stockholm décida, un an plus tard, d’intensifier. A Barcelone, les duettistes français ont simplement obtenu report de l’ouverture du marché de l’énergie pour les particuliers, au terme d’une manœuvre de retardement qui constitue un aveu : si la privatisation était bonne mesure, profitable à tous et à chacun, pourquoi vouloir en différer l’échéance ? Encore une année, monsieur le bourreau ! Maigre consolation que d’entendre qu’on va nous suicider de façon « progressive et maîtrisée », dans un « cadre juridique adapté »…

La bureaucratie européiste ment lorsque, par la voix de M. Prodi, elle promet des réductions de prix. En Grande-Bretagne, les prix ont baissé puis remonté et les consommateurs pauvres ont des compteurs qui fonctionnent avec les jetons prépayés. En Californie, mais aussi en Espagne, la baisse des coûts a provoqué des pénuries et des situations de chaos que M. Aznar jugeait « inadmissibles ». La faillite du groupe Enron spécialisé dans le commerce spéculatif de l’énergie, le désastre des télécommunications en France et en Angleterre et la totale désorganisation des chemins de fer britanniques devraient inquiéter les « pragmatiques ». Ils préfèrent, pour des raisons bassement intéressés, soumettre les peuples de l’Union européenne à des logiques d’appauvrissement et de destruction.

En politique, rien n’est inéluctable. La politique, cela se fait pour empêcher l’inadmissible. Pour la première fois dans l’histoire de la démagogie électorale, les promesses faites aux citoyens ont été démenties avant même que les électeurs ne se prononcent ; les programmes imprimés à Paris ont été révoqués avant même d’avoir été écrits  par le président de la République et le Premier ministre, aujourd’hui rivaux en-deçà des Pyrénées mais toujours alliés au-delà. Nous avons la possibilité de briser, le 21 avril, leur pacte de mensonge. Nous pourrons ensuite créer, avec Jean-Pierre Chevènement, les conditions de la rupture avec l’ultralibéralisme de manière tellement nette et exemplaire qu’elle donnera sens à la révolte de celles et ceux qui descendent, par centaines de milliers, dans les rues d’Amsterdam, de Gênes, de Barcelone et de Rome.

A Paris, la révolution légale nécessaire doit sortir des urnes.

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Editorial du numéro 791 de « Royaliste » – 1er avril 2002