Nous sommes heureux d’accueillir dans notre journal, Jacques Fauvet, directeur du Monde, auteur de nombreux ouvrages (« La 4e République », « La fronde des généraux », etc.) et Alain Duhamel éditorialiste au Nouvel Economiste et professeur à l’Institut d’Études Politiques. Historiens du Parti Communiste Français, ces deux observateurs de la vie politique française sont particulièrement bien placés pour analyser l’évolution d’un parti sur lequel on ne cesse de s’interroger.

Royaliste Vous venez de publier une nouvelle édition de votre « Histoire du Parti Communiste ». Quelles sont les constantes de cette histoire ?

Jacques Fauvet : Il est certain que le Parti communiste a une double filiation : nationale puisqu’il est l’héritier de tout un courant de pensée socialiste, et internationale puisqu’il est né de la Révolution d’Octobre. Pendant toute une partie de l’existence du P.C., et aujourd’hui encore, ces deux filiations n’ont cessé de se conjuguer ou, plus rarement, de s’opposer. D’où la force de ce parti qui a pu mettre l’accent tantôt sur sa tradition socialiste, tantôt sur son caractère internationaliste – cherchant à s’en sortir comme il le pouvait en période de conflit entre les deux traditions. Pourtant, même dans de telles périodes, même lorsque ses adversaires lui reprochaient d’être « l’agent de Moscou », les historiens ont montré que l’intérêt bien compris de la France aurait été de s’entendre avec l’Union soviétique : par exemple au moment de Munich.

Aujourd’hui, la seule question qui se pose est de savoir si ces deux traditions se conjuguent également, si ces deux fidélités sont aussi sûres, aussi permanentes, ou si au contraire l’ouverture du P.C. vers d’autres couches sociales et vers des horizons nouveaux (l’Europe par exemple) ne donne pas plus de poids à la tradition socialiste. Sur ce point, on n’a pas été attentif, depuis quinze ans, à l’ensemble des faits dénotant un changement d’attitude du P.C. vis-à-vis de l’Union soviétique. On sait que la fidélité inconditionnelle à Moscou n’a jamais été exempte de décalages, de temps de retard. Aujourd’hui, il s’agit plus que de cela : on oublie, par exemple que L’Humanité a publié en 1966, au moment de l’affaire Siniavski-Daniel, un article d’Aragon en première page où il était dit que la condamnation des deux hommes feraient plus de mal que de bien à l’URSS.

Il faudrait donc savoir si cette continuité est interrompue par une évolution des rapports mondiaux (ou même intra-européens), par une évolution sociologique, ou si l’attitude du P.C. est purement tactique. Nous disons dans la conclusion de notre livre que seul l’exercice du pouvoir par le P.C. le montrera. Cela parait à certains parfaitement cynique. Mais si l’on ne croit pas les textes, que peut-on croire sinon les actes ? Et quand connaîtra-t-on les actes sinon quand le P.C. partagera le pouvoir avec ses alliés. On me dira qu’il sera alors trop tard. Alors, qu’on donne plus de crédit aux textes !

Royaliste : Parlons des textes, justement. Et plus précisément de la doctrine du P.C. : le Parti communiste est-il aussi imprégné de marxisme qu’on le dit ?

Jacques Fauvet Les communistes français travaillent et réfléchissent beaucoup. Ils ont une culture marxiste sérieuse, qui n’est évidemment pas celle des gauchistes ou des socialistes. Mais ils sont tout de même matérialistes, c’est-à-dire qu’ils raisonnent en termes d’infrastructure économique, de lutte des classes. Cela dit, il est certain que cette doctrine peut connaitre des accommodements, des assouplissements. Mais cette souplesse est aussi dans le marxisme léninisme.

Alain Duhamel : En ce qui concerne la période la plus récente, il faut souligner la conjonction chronologique de plusieurs facteurs. Ainsi, le Parti communiste commence à évoluer au moment où le thème de la détente se confirme. Et ce n’est pas un hasard si, chronologiquement, les critiques du P.C. à l’égard de l’URSS sont plus assurées au moment où le remplacement de l’équipe Khrouchtchev par celle de Brejnev montre que la détente n’est pas un accident de l’histoire mais une nouvelle constante. Autre « coïncidence » chronologique : les critiques à l’égard de l’URSS et le congrès de 1964 du PCF qui amorce son acceptation de la mécanique démocratique libérale. Ainsi, c’est parce qu’il y a une stabilisation des relations Est-Ouest qu’il y a un changement d’attitude du P.C.F. à l’égard de l’URSS et une nouvelle analyse de la prise du pouvoir et de la France socialiste. Il y a une conjonction qui explique que le P.C. ira encore plus loin sur cette voie, en ce qui concerne la vie démocratique comme à l’égard de l’URSS.

Royaliste : La mort de Thorez n’a-t-elle pas été un élément déterminant dans l’évolution du Parti communiste ?

Jacques Fauvet : Faut-il situer à une époque aussi récente l’évolution du P.C.F. ? Il y a quand même eu la mort de Staline. Et, aux élections de 1956 sans Programme commun, le Parti communiste conduit une campagne rigoureusement parallèle à celle des socialistes, vote l’investiture du gouvernement Mollet, le soutient pendant trois mois et vote les pouvoirs spéciaux en Algérie – devenant ainsi un parti de majorité à défaut d’être un parti de gouvernement. Il est donc certain que la mort de Staline et le 20ème Congrès amorcent une stabilisation de la situation européenne et française; et que le P.C. redevient ce qu’il avait été en 1936.

Royaliste : Pourtant, le Parti communiste s’est longtemps comporté en parti révolutionnaire ?

Jacques Fauvet : Il est vrai qu’entre 1920 et 1933 le P.C. a rêvé d’une déstabilisation de l’ordre européen. D’où l’erreur du Komintern face à Hitler : les communistes pensaient que l’hitlérisme remettrait en cause le traité de Versailles et qu’il serait alors possible de changer le statut de certains pays. L’histoire du Parti communiste est donc une sinusoïde. Ce qui permet à ses adversaires de dire que le P.C. pourrait avoir un autre comportement. Et il est vrai que le P.C. évoluerait sans doute autrement, si les rapports européens se trouvaient modifiés.

Alain Duhamel : Jusqu’aux années soixante, le Parti communiste a toujours eu, potentiellement, deux politiques. Mais il est frappant que, depuis les années soixante, l’incitation unitaire à l’émancipation du P.C. ne cesse de prendre de l’importance, et que cette émancipation vis-à-vis de l’URSS ne connait que peu de retours en arrière. Parfois, le Parti communiste s’arrête (par exemple il désapprouve l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie mais pas la « normalisation ») mais quand il « redémarre » c’est pour monter un cran au-dessus. Et cela fait une grosse dizaine d’années – ce qui est sans précédent dans son histoire – que sa ligne le conduit dans une même direction et que la nature de ses relations avec l’URSS ne cesse de se modifier toujours dans le même sens.

Jacques Fauvet : Il semble d’ailleurs que la « ligne Marchais » n’ait pas été facilement acceptée par le Parti : ni la condamnation de l’intervention à Prague, ni l’abandon de la dictature du Prolétariat, ni la politique unitaire ne vont de soi au sein du P.C.F. Et le centralisme démocratique est intégralement maintenu, même s’il y a une discussion à l’intérieur du Parti communiste.

Alain Duhamel : Il y a d’ailleurs une raison très simple à cela : alors que le P.C. fait campagne par principe pour la proportionnelle à toutes les élections, il conserve, pour ses propres élections, le scrutin majoritaire à tous les niveaux. Ce qui permet de maintenir l’homogénéité malgré l’existence de fortes minorités, dans les cellules, dans les sections comme dans les fédérations.

Jacques Fauvet : Au risque de passer pour le partisan que je ne suis pas, je dirai que le P.C. a raison de maintenir le «centralisme démocratique». Sinon, il serait condamné à devenir un parti socialdémocrate, dès lors que les diversités sociales, géographiques et culturelles s’exprimeraient dans des tendances et dans des votes. En analysant l’histoire du P.C.F., j’ai toujours été frappé par le décalage entre son souci de construire un instrument parfait et l’usage qu’il en a fait. Mais je comprends la hantise qu’il doit éprouver, et la force qu’il doit avoir, pour combattre les tendances individualistes qui sont au cœur de chaque Français – et donc de chaque communiste – afin que la pureté de l’instrument ne soit pas altérée. Car on sait que la social-démocratie telle que nous l’avons connue conduit souvent à la complaisance à l’égard des pouvoirs établis, à la complicité ou à l’impuissance. Je comprends donc la volonté des dirigeants du P.C. de maintenir le centralisme démocratique. Mais je comprends moins l’usage qu’ils n’en ont pas fait.

Alain Duhamel : Sur la période récente, c’est peut-être parce qu’il y a une structure très centralisée, voire autoritaire, que le P.C. arrive à se libéraliser en tant que force politique, sans laisser trop de plumes en route. De plus, s’il conserve intacts les principes du centralisme démocratique, la pratique qu’il en a tend à être plus tolérante qu’elle ne l’était – ce qui leur permet de réagir moins mal qu’auparavant aux facteurs extérieurs.

Royaliste : Aujourd’hui, le Parti communiste veut-il le pouvoir ?

Jacques Fauvet : il le veut pour deux raisons : d’abord l’expérience a prouvé que, comme les syndicats, le P.C. gagnait des voix lorsqu’il obtenait satisfaction sur des points précis. Or, il est bien certain que le P.C. piétine un peu : il gagne des adhérents et des électeurs nouveaux mais il en perd aussi depuis 1951. Cela signifie que depuis un quart de siècle le Parti communiste oscille autour de 20% des voix.

C’est pourquoi le P.C. ne peut pas ne pas apparaître, si la gauche l’emporte, comme un parti de gouvernement. Le second point est que les communistes ont leurs places fortes essentiellement dans les entreprises nationales et dans l’État. Si la gauche applique son programme de nationalisation, cela ne pourra que profiter – ne serait-ce qu’au niveau des moyens matériels – au Parti communiste.

Royaliste : S’il participe au pouvoir, le P.C. peut-il être une force de changement ? Ou bien ne sera-t-il qu’un parti gestionnaire ?

Jacques Fauvet : Le Programme commun constitue tout de même un grand changement dans la gestion de l’économie. Les nationalisations donneront à l’État – s’il le veut – des moyens importants : disposer, pour un gouvernement, de l’ensemble du circuit bancaire et financier, c’est tout de même une force. Cela se traduira-t-il par un profond changement de société ? A mon avis, non. Nous n’aboutirons pas à une société de type collectiviste, à moins que le P.C. devienne majoritaire ou décide de se passer du suffrage universel. Mais ce sont des hypothèses peu crédibles. Cela dit, je conçois que les gauchistes puissent critiquer le P.C. pour son puritanisme, sa discipline, son modèle d’organisation de l’économie et de l’État qui laisse peu de champ à la fantaisie.

Royaliste : Est-ce que la remise en cause du modèle soviétique ne modifie pas la vision communiste de la société ?

Jacques Fauvet : Je le crois, à la différence des adversaires du P.C., qui continuent à l’attaquer sur les réalisations des pays de l’Est. Mais nous n’avons pas besoin de cette étape et du modèle appliqué dans les démocraties populaires. Ce dont les communistes français ont parfaitement conscience.

Alain Duhamel : Il y a les intentions du Parti communiste, et puis la réalité de ce qu’il fera. Et cela dépend avant tout du rapport de force au sein de l’union de la gauche.

Jacques Fauvet : En effet, nous ne pouvons pas raisonner comme si le Parti communiste arrivait seul au pouvoir.

Royaliste : Justement, le Parti communiste sera-t-il l’élément dynamique, imaginatif, de la coalition ?

Jacques Fauvet : Je fais davantage confiance, sur ce plan, aux jeunes éléments du Parti socialiste. Quant au P.C., il n’a pas tellement à inventer : il suffit de vouloir pour diminuer les inégalités et introduire un peu de justice dans notre pays. Mais il est vrai que sur le plan de la qualité de la vie, le Programme commun est plus vide que sur le plan quantitatif.

Alain Duhamel : Un autre point sur lequel le P.C. pèsera, en s’opposa nt peut-être au P.S., c’est la question de l’Europe.

Jacques Fauvet : Pourtant, on s’attendait il y a quelques mois à une conjonction de tous les adversaires de l’intégration européenne, comme au temps de la CED où l’on voyait le comte de Paris, le Maréchal Juin, Jules Moch et le P.C. faire cause commune. Ce qui parait impossible aujourd’hui !

Alain Duhamel : Le P.C. s’est montré réaliste ou résigné face au projet sur l’élection du Parlement européen. Cependant, si le contenu du Programme commun est mis en application de façon non étalée, il y aura des répercussions économiques qui poseront la question du protectionnisme. C’est alors que pourrait se manifester dans la gauche l’opposition d’un tempérament européen et d’un tempérament nationaliste représenté par le Parti communiste.

Propos recueillis par Gérard LECLERC et Bertrand RENOUVIN

Entretien publié dans le numéro 251 de « Royaliste » – 23 juin 1977