Pour comprendre ce qui nous est arrivé en 2007, il fallait le regard anthropologique de celui qui écrivit « Le Pouvoir sur scènes ». Mais voici que la crise financière achève de dissiper les spectaculaires fictions de l’élection présidentielle…

Dans le tout récent livre de Georges Balandier (1), il est beaucoup question du temps, des âges et des époques, du rythme et de l’action. Il éclaire de différentes manières la campagne présidentielle et les mois qui suivirent. Achevé en avril 2008, sorti des presses en août, il est arrivé en librairie au moment où la crise financière prenait de l’intensité et rejetait à l’arrière-plan des phénomènes auxquels nous accordions une haute importance.

L’ouvrage serait-il dépassé ? Pas le moins du monde. Mais l’auteur écrivait pour des lecteurs qui, après les émotions de la campagne électorale, redécouvraient l’ordinaire des jours : atroce banalité des délocalisations, vulgarités et scandales au sein de l’oligarchie, oubli des belles promesses noyées dans une activité tourbillonnante… Georges Balandier nous aurait permis de mieux comprendre son déroulement mais nous en serions restés à nos désarrois si la crise du crédit n’était pas arrivée.

Lire en période de grandes turbulences ce qui a été écrit dans un calme relatif est un exercice passionnant : pour les oligarques de droite et de gauche, pour les prétendus experts médiatisés et les « communicants », c’est l’heure de vérité. Ils peuvent encore ruser et se mentir à eux-mêmes, mais ce nouveau moment de la Grande Transformation se fait sans eux et se fera contre eux. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, qui préconisaient chacun à sa manière la « rupture », se trouvent confrontés à une série d’effondrements dont ils n’ont pas sentis l’imminence malgré tous les avertissements qui leur ont été donnés.

Or ces deux membres de l’oligarchie se ressemblent plus qu’ils ne s’opposent. L’auteur du magistral « Pouvoir sur scène » (2) montre que Ségolène et Nicolas réduisent la politique à une scénographie dramatisée par les plumes de l’ombre. Les symboles, la sacralité, les rites, les idées et les grands récits sont remplacés par de nouveaux « outils » – les médias, les sondages, Internet – et par la visibilité permanente d’un personnage qui se prend pour une vedette assoiffée de célébrité. Mais nous ne sommes plus à l’époque de Gérard Philippe, célèbre par sa « densité » d’homme, d’acteur et de militant : nous voyons défiler des « célébrités légères », fugitives et fragiles dans un temps qui ne l’est pas. Ce que la « violence sacrale » des terroristes islamistes nous rappelle chaque jour.

On relira non sans colère les mots qui ont fait rêver les uns au retour de la politique et les autres à la démocratie participative. Mais Nicolas Sarkozy, qui est partout et s’occupe de tout, met un an avant de réagir de manière désordonnée à la crise financière. Et Ségolène Royal lance sur les estrades des formules mystiques et des platitudes victimaires alors que l’immense peuple des victimes de l’ultralibéralisme reste privé d’une opposition socialiste conquérante. Tous deux se sont mépris sur la temporalité politique : « le temps de l’immédiat n’est pas celui des accomplissements politiques importants, réels, mais celui qui génère surtout des images d’accomplissement ». Tous deux exploitent sur scène un imaginaire pauvre qui ressemble à celui de second life : « Cette vie de l’imaginaire est une vie tout autre, elle en fait un imaginaire machiné, produit et reproduit en continu, éphémère plus qu’allié à la durée, et pour cette raison même poussé à l’intensité dans chacun de ses moments ».

L’échec des deux oligarques résulte d’un même rejet du Politique dans toutes ses modalités. Echec pas encore reconnu ni sanctionné mais qui est déjà inscrit dans leur acceptation du nouvel ordre des réalités : Nicolas Sarkozy tente d’éviter la catastrophe en utilisant les quelques moyens dont dispose encore l’Etat et en se posant en restaurateur de l’ordre dans un monde qu’il parcourait sans guère s’y intéresser ; Ségolène Royal, naguère complice de Lionel Jospin, champion des privatisations, et des apôtres de la « concurrence libre et non faussée », réclame des nationalisations. D’ailleurs, les internautes diffusent largement les textes et les déclarations filmées qui mettent en évidence les mensonges des deux anciens protagonistes. C’est que « la société hautement technicisée, surmoderne, tend à devenir une société de surveillance réciproque ».

Pris aux pièges de leurs anciennes et récentes impostures, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal tentent de s’en sortir en proclamant leur volonté de réformer le capitalisme mais ils paraissent peu capables de détruire sa logique, si clairement soulignée et dénoncée par Georges Balandier : « l’abondance de l’argent continûment entretenue n’en dévalue pas le désir, elle déprécie sa signification en le dissociant de la rareté et du labeur qui le produit ».

On l’a compris : le cas des protagonistes de 2007 n’est pas évoquée par radicalisme politique mais pour mieux saisir les manifestations et les représentations de la modernité qui continuent de progresser sur ses quatre « continents : le vivant issu des biotechnologies, le numérique, le virtuel et la communication. Grâce à Georges Balandier, rien ne sera perdu de vue dans les « nouveaux nouveaux mondes ».

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(1) Georges Balandier, Fenêtres sur un nouvel âge, 2006-2007. Fayard, 2008. 19 €. Les mots et les phrases entre guillemets sont tous tirés de l’ouvrage.

(2) Georges Balandier, Le Pouvoir sur scènes (édition revue et augmentée), Fayard, 2006.

 

Article publié dans le numéro 934 de « Royaliste » – 2008.