L’étrange semaine qui vient de s’écouler ne saurait nous faire oublier les événements qui l’ont immédiatement précédée : malgré le sursaut du second tour des élections municipales, la gauche a subi une défaite qui fait peser sur elle, et sur le projet présidentiel, une très grave menace : l’écart de six points qui existe entre la droite et la gauche, au détriment de cette dernière, ne sera pas facile à combler.

Aussi était-il indispensable de tirer tout de suite les leçons de ce retournement de tendance, provoqué par les hésitations et les improvisations du gouvernement face aux difficultés économiques, par les maladresses et le sectarisme du parti dominant. Parce que la gauche n’est pas et ne sera jamais majoritaire dans le pays, la « majorité présidentielle » doit s’ouvrir largement. Parce que le sort de la politique de « changement » se joue sur le terrain économique, les hommes qui la conduisent doivent mettre en œuvre un projet cohérent, volontaire, audacieux. Telle a été la position constante de la Nouvelle Action Royaliste que je rappelais après le premier tour avec ni plus ni moins de vivacité que d’habitude, mais avec l’espoir que l’échec des municipales entrainerait enfin un changement d’attitude et de méthodes.

Or il me faut dire aujourd’hui notre très vive inquiétude. Une fois encore, elle a été provoquée par le comportement des hommes au pouvoir. La semaine qui a suivi le second tour des municipales a fait naître une impression d’hésitation et de confusion. Nous attendions des décisions rapides et claires sur le plan intérieur : le report de jour en jour du remaniement ministériel donnait au contraire à penser que le pouvoir était indécis, incapable de surmonter les contradictions internes, incapable de choisir une ligne d’action, et finalement par trop dépendant de Bonn et de Bruxelles. L’impression est peut-être fausse, le jugement peut être erroné. Mais alors il fallait fixer des dates, faire clairement la part des choses, au lieu de laisser le flou s’installer. L’attitude du Ministre des Finances avant et pendant les négociations de Bruxelles n’a pas arrangé les choses. Là encore le gouvernement paraissait hésitant, et même la fermeté des premiers propos de M. Delors avait un air suspect, tant elle était contraire à sa conviction européiste. Le médiocre compromis du lundi 21 mars n’a fait que confirmer cette impression fâcheuse d’une politique molle, trop respectueuse du qu’en dira-t-on. Car notre inquiétude est aussi et surtout provoquée par la nouvelle orientation qui s’est manifestée tant à Bruxelles que dans la composition du nouveau gouvernement.

Le réajustement monétaire du 21 mars est décevant, parce qu’il sera inefficace. Depuis des années, nous répétons que la trop forte pénétration du marché français par les produits étrangers doit recevoir un coup d’arrêt, qu’elle rend indispensable des mesures de protection temporaire. Faute d’avoir eu le courage de prendre ces mesures, le gouvernement a vu le déficit de la balance commerciale se creuser, et se révèle incapable d’effectuer, comme il l’avait annoncé, une reconquête décisive de notre marché intérieur. Une dévaluation importante, de l’ordre de 20%, était indispensable dès le mois de mai 1981 pour que le plan de relance ait un effet stimulant sur l’activité nationale. La preuve en est qu’après deux dévaluations mineures la question vient à nouveau de se poser et que plusieurs ministres étaient convaincus de la nécessité d’une mesure monétaire radicale, qui aurait permis à notre industrie de gagner en compétitivité et de reprendre le terrain conquis par la concurrence extérieure.

Il est regrettable que cette solution simple ne se soit pas imposée. Au lieu de limiter massivement les importations, au lieu de réduire la capacité d’acheter des produits étrangers par une forte dévaluation assortie de mesures de protection, le gouvernement a choisi un faible réajustement monétaire qui ne découragera pas longtemps la concurrence étrangère et semble s’orienter vers une réduction globale du pouvoir d’achat qui pénalisera l’industrie nationale sans pour autant résoudre le problème de notre déficit extérieur. Est-ce par timidité, par sentimentalisme « européen », par idéologie secrètement libérale ? Quoi qu’il en soit l’erreur est faite – nous la paierons et la déception est là, qui s’aggrave avec la formation du nouveau gouvernement Mauroy.

Déjà, l’annonce de la démission de Michel Jobert était un très mauvais signe. D’abord parce que le gouvernement avait négligé de donner au ministère du Commerce extérieur – pourtant capital – les moyens nécessaires à son existence et à son action : première faute, inexcusable. Ensuite parce que Michel Jobert symbolisait et militait en faveur de l’ouverture souhaitée par le Président de la République : deuxième faute, incompréhensible. Désormais, figurent seulement au gouvernement les représentants de partis de gauche qui, répétons-le, ne seront jamais majoritaires dans notre pays. Enfin, l’ascension de Jacques Delors, partisan d’une politique libérale et européenne, et la démission de Jean-Pierre Chevènement, partisan d’un projet industriel national qu’il commençait à mettre en œuvre, a renforcé notre sentiment de malaise et augmente nos doutes quant à l’efficacité de la nouvelle équipe : est-il possible de parler de gouvernement « de combat » lorsqu’on vient de passer un compromis sans portée avec « l’adversaire » ? Est-il possible d’évoquer la « rigueur » et de laisser dire que les Français vont la supporter alors qu’on n’est pas capable d’exprimer cette fameuse « rigueur » dans la conception de la politique économique ?

Certes, l’allocution du Président de la République, au soir du 23 mars, manifestait une constance, une volonté, une fermeté qui doivent être saluées. Il est incontestable que le chômage, l’inflation et le déficit extérieur doivent être surmontés. Et les objectifs fixés par le Président au nouveau gouvernement ne peuvent qu’emporter l’adhésion. Le courage n’est pas en question, mais les moyens dont dispose le pouvoir et la situation internationale dont il ne veut pas sortir. Il est difficile de construire sous les bombes, de mobiliser sous la mitraille, de rassembler une société que la logique du libéralisme économique est en train de détruire. Mais il est toujours permis d’espérer …

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Editorial du numéro 379 de « Royaliste » – 31 mars 1983