Dans ses Mémoires, Louis XIV se donne à admirer. Nous voyons quant à nous un personnage plus complexe que celui de l’imagerie traditionnelle.

Fameux, ces Mémoires que le jeune Louis XIV fit rédiger « pour l’instruction du Dauphin » et surtout pour sa propre gloire, méritaient d’être fidèlement publiés (les pages sur la religion avaient été curieusement supprimées par un éditeur récent) et présentés par un historien digne de son royal sujet. Encore fallait-il que celui-ci ne soit pas ébloui par le roi-soleil, ni paresseusement enfermé dans un schéma aussi classique que réducteur.

Directeur de la belle collection des Acteurs de l’histoire, Georges Duby a naturellement choisi Pierre Goubert pour relire et présenter ces Mémoires que l’on considère comme l’un des textes les plus remarquables de l’histoire de France mais dont on cite toujours les mêmes passages. Or Goubert nous permet une redécouverte de la politique louis-quatorzienne et de son majestueux auteur.

Dire cela ne signifie pas que nous sommes tout à coup confrontés, par un miracle de l’interprétation, à un Louis XIV inconnu. Le Grand roi présente des traits de caractère et des défauts depuis longtemps soulignés : satisfait de lui-même, se disant persuadé qu’il est le plus grand monarque de la terre, absolutiste dans sa conception du pouvoir, arrogant avec les princes étrangers, trop épris de gloire pour ne pas s’impatienter de la paix, Louis XIV est bel et bien conforme à sa réputation. Mais ces confirmations ne sauraient effacer la complexité du personnage. « On discerne sans peine chez ce roi jeune et apparemment plein de santé un mélange à la fois rassurant et inquiétant d’imprudences magnifiques et de sagesses méditées », écrit Pierre Goubert

De fait le roi ne manque pas de qualités politiques. Dans les affaires extérieures, il voit juste et sait manœuvrer avec finesse. A la guerre, le désir de gloire ne va pas sans prudence. Et le souci du bien-être des Français, qui passe tous les autres, est affirmé en quelques phrases superbes et toujours actuelles : s’il n’est pas possible d’effacer les distinctions entre les hommes, écrit le roi, « Je tâcherai de porter la félicité de mon règne jusqu’à faire en sorte (…) qu’on ne voie plus dans tout le royaume ni indigence ni mendicité (…) personne (…) qui ne soit assuré de sa subsistance, ou par son travail ou par un secours ordinaire et réglé ».

La grandeur de la France, le bonheur des Français. Louis XIV poursuit cet idéal, qui peut paraître banal, mais en imposant durement les conditions premières de sa réalisation qui tiennent à l’indépendance du pouvoir politique. Liberté du souverain à l’égard de la famille royale, indépendance du pays à l’égard des autres puissances, et tout particulièrement de l’Église catholique. Hostile à la politique du Pape, et le montrant, le roi est d’une grande sévérité à l’égard des gens d’Église, qui ne connaissent ni la peine ni le risque. Cette dureté ne surprendra que ceux qui ignorent la tradition de la monarchie française, fondamentalement opposée au pouvoir temporel de Rome.

Grâce à la fine lecture de Pierre Goubert, les Mémoires révèlent un personnage inattendu et complexe qui ne s’agit pas de « réhabiliter », mais de comprendre tant il est vrai que la France reste marquée, pour le meilleur et pour le moins bon, par le siècle de Louis XIV.

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(1) Louis XIV – Mémoires pour l’Instruction du Dauphin – Ouvrage présenté par Pierre Goubert, Imprimerie Nationale, 1992.

Article publié dans le numéro 603 de « Royaliste » – 14 juin 1993.