Un des avantages de la monarchie, c’est que le roi est préparé à son métier depuis l’enfance. Allons y regarder de plus près.

Depuis que la monarchie existe, la question de l’éducation du prince héritier a revêtu une importance capitale. La raison, qui vaut pour tout homme, est simple à comprendre : une éducation réussie prédispose au bon accomplissement des tâches et des responsabilités de la vie adulte.

Mais le souci de l’éducation du Dauphin fait aussi apparaître en creux la manière dont on regarde, en France, le futur roi et la fonction qu’il est appelé à exercer. Dire que l’enfant royal doit être éduqué, cela signifie que le roi n’est pas d’une essence particulière, dont la transmission serait assurée par le sang ; le fils du roi doit être préparé à son métier, élevé peu à peu à la dignité qui sera la sienne ou plus précisément, comme on le dit dans la période monarchique, « institué », c’est-à-dire mis en état d’exercer son métier grâce aux instituteurs qui lui sont attachés.

Ce vif souci de la “fabrication” du roi est aussi un souci constant. Dans le très remarquable ouvrage qu’elle consacre à l’éducation du prince (1), Isabelle Flandrois recense et présente les nombreux traités relatifs à l’Institution du prince qui ont été publiés entre le haut Moyen-Age et le XVlle siècle – depuis le Politicratus de Jean de Salisbury (1159) jusqu’à Jean Héroard, premier médecin du futur Louis XIII. Étalées sur une très longue période, rédigées par des auteurs fort différents, ces Institutions trouvent leur unité dans une même intention pédagogique. De siècle en siècle c’est un même miroir qui est tendu au roi, dans lequel il doit voir l’image du prince moralement vertueux et politiquement sage.

Mais qu’enseigne-t-on au prince héritier, depuis son plus jeune âge ? Nous le savons de manière très précise grâce au monumental Journal d’Héroard, qui a été récemment publié et qu’Isabelle Flandrois utilise pour nous faire comprendre ce qu’il en est de l’Institution du prince. On s’en doutait : l’éducation de l’enfant-roi veut être complète, mais elle surprendra ceux qui seraient tentés de l’évaluer – comme on dit aujourd’hui – selon nos critères. Certes, le jeune prince reçoit un enseignement très classique, qui porte sur la religion, la morale, la politique, l’histoire… Mais, très jeune, comme l’avait déjà montré Philippe Ariès dans de belles pages (2), l’enfant royal reçoit une sorte d’éducation sexuelle – tant l’affaire est d’importance dans les monarchies héréditaires. Et puis, les lycéens d’aujourd’hui s’étonneront du faible nombre d’heures consacrées à l’étude – qui comprend d’ailleurs les leçons de danse et d’escrime. Mais le futur roi apprend beaucoup en conseil auprès de son père et, d’autre part, l’idéal platonicien du roi-philosophe ne signifie pas que le roi doit être un érudit.

Qu’on n’imagine pas cependant une éducation négligente. Dans la hantise de la tyrannie, les instituteurs royaux s’efforcent de modérer les passions de l’âme et de cultiver chez l’enfant dont ils ont la charge les vertus qui rendent les rois dignes d’être aimés : piété, prudence, justice, clémence tempérance… Pas plus qu’aujourd’hui, les valeurs morales et les nécessités politiques n’étaient faciles à accorder, et les Institutions disent à leur manière la gravité et la difficulté de l’enjeu. Et Isabelle Flandrois de montrer magnifiquement que cette image du prince renvoie à une figure de la majesté royale qui n’est pas celle de la « gloire » ou de la « grandeur » banales. Le roi en majesté, créé à l’image de Dieu comme les autres hommes, est celui qui accomplit ou accomplirait l’idée de la perfection humaine à laquelle tout être humain est appelé.

Jusqu’à Louis XIV, dont le règne coïncide avec la fin des Institutions, point de théorie du droit divin, et point de fantasmes sur le sang royal. Le roi est un homme parmi les autres, qui porte sa charge au péril de lui-même et à la grâce de Dieu – et qui doit Le craindre s’il n’agit pas selon la justice. Car la justice est le bien suprême, « ce pour quoy (le prince) est principalement constitué » comme le dit un des instituteurs royaux qui résume par ces mots l’essentiel de leur programme. Pour eux, il y a une raison politique, qui tient la justice pour essentielle…

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(1) Isabelle Flandrois, L’Institution du prince au début du XVIIe siècle, P.U.F, coll. « Histoires », 1992, préface de Pierre Chaunu.

(2) Philippe Ariès, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Seuil, coll. « Points histoire ».

Article publié dans le numéro 600 de « Royaliste » – 3 mai 1993.