Professeur à la Sorbonne, écrivain, grand voyageur, Georges Balandier a bâti en une cinquantaine d’années une œuvre impressionnante. Elle porte sur l’anthropologie des pays en développement et sur la sociologie de l’Afrique noire et sur une étude approfondie de la modernité qui trouve son prolongement dans un tout nouvel ouvrage.

Toujours attentifs aux travaux d’un savant qui nous fait amicalement bénéficier de ses analyses et de son expérience, nous sommes heureux de présenter à nos lecteurs une première lecture de ce Grand Système qui nous menace et qui tend à son propre anéantissement.

 

Il faut, bien sûr, lire Georges Balandier de la première à la dernière ligne.

Je commencerai cependant par la phrase ultime, celle qui nous avertit du « risque suprême » : « …celui de la régression barbare du vivre, dans un monde pourtant suréquipé ». Telle est bien l’angoisse de la plupart de nos contemporains, et la nôtre toute personnelle, face à cette régression barbare qui est la vérité diabolique de la modernité ultra-libérale.

 

Raison des effets

Depuis plusieurs années, une large fraction de l’opinion publique a l’intuition – et trop souvent l’expérience immédiate – de cette barbarie à venir. Pour preuve, les centaines de milliers de nos concitoyens ont acheté le livre de Viviane Forrester, « L’horreur économique », lancé comme un cri d’alarme. Mais il est nécessaire que nous puissions connaître la raison des effets, la logique même du système techno-scientifique et marchand, et l’utopie qui engendre ses manifestations concrètes.

A ce point de l’entrée en matière, on s’attend à ce que j’écrive que « le point de vue de l’anthropologue nous est précieux ». Ce serait faire comme si Georges Balandier, excellent maître en la matière, devait être à son tour convoqué après publication en bonne et due forme de sa « contribution au débat » – puis installé sur un plateau de télévision à côté de M. Le Philosophe, du Grand Ecrivain humaniste, du Militant Anti-Mondialiste et de l’Expert qui, sagement, ramènerait ses partenaires d’un soir à la réalité du Marché. Telle est bien la scène qui plaît aux gentils animateurs : que chacun démontre sa compétence dans sa spécialité, vende au mieux son livre, et prenne poliment congé…

Assigner à Georges Balandier le rôle du savant bienveillant, désolé de voir s’effacer la figure de l’homme dans le monde mondialisé, c’est faire erreur sur la personne et manquer le principal dans son livre.

 

Manipulation experte

A la lecture du Grand Système, on s’apercevra que notre anthropologue est un homme qui se tient très mal, quant aux règles de la bienséance moderne. Ce grand voyageur ne s’est point fait photographier, coiffé d’un sombrero, entre José Bové et le sous-commandant Marcos lors de l’arrivée de ce dernier à Mexico. Surtout, ce savant discret n’accepte pas d’être considéré comme un expert parmi d’autres. Pire : il récuse l’Expert en tant quel tel.

Qu’on n’imagine pas de mauvaises raisons qui toucheraient aux hiérarchies universitaires. L’Expert n’est pas un homme libre, ce n’est ni un critique, ni un éclaireur, mais un agent de la modernité mondialisante, un manipulateur qu’on convoque pour rassurer les populations soumises à risques et pour cacher l’impuissance des « acteurs », un opérateur du Système qui s’en fait le propagandiste d’autant plus convaincu qu’il est d’ordinaire grassement rétribué : « La vision experte valorise l’instrument, le système, la symbolique opératoire, et non la symbolique signifiante qui est la matrice des configurations de sens et la source d’une autre efficacité.»

Cette critique de l’Expert est d’autant plus pertinente que Georges Balandier est un homme toujours en mouvement. Alors que les consultants se contentent de « bouger » sur les mêmes itinéraires balisés, notre professeur parisien est capable d’explorer le Système en empruntant tous ses réseaux internes, mais aussi de l’aborder de l’extérieur par le « détour » de sociétés différentes. En d’autres termes, le véritable « mondialiste », c’est lui : ses voyages théoriques et effectifs lui donnent à la fois cette proximité et cette distance où se joue la liberté du jugement. Ce comportement personnel nous importe au plus haut point : à l’opposé de la posture de l’esthète et de la « prise de position » intellectuellement rentable, cette critique toujours en mouvement nous sauve de « la passivité demi-satisfaite [qui] est porteuse des assujettissements masqués et des implosions épisodiques par lesquelles s’expriment les mécontentements et les colères ».

 

Travail du négatif

Allons-nous classiquement basculer dans la dénonciation incantatoire, à la façon des intellectuels engagés de la grande époque sartrienne ? Non point ! La critique de Georges Balandier est, au sens premier, un effort de discernement qui nous permet de saisir la dialectique de la modernité avec l’intention de la maîtriser un jour et de la réorienter. Il y a bien description du Système, mais « décrire, c’est déjà faire ». Et cette description (de l’idéologie dominante, des réseaux, des bio-technologies…) nous permet de savoir où en est le gigantesque « travail du négatif » en ce moment précis d’une histoire qui n’est certainement pas finie. Oui, il y a bien risque majeur d’anéantissement de la personne en tant que telle, par destruction des relations inter-individuelles, instrumentalisation du social et artificialisation de l’humain. A l’heure d’Internet, comme on dit, la fascination pour les avancées techniques nous fait perdre de vue l’existence et le développement de l’être humain qui a un corps, une âme et un esprit.

Tel est le premier paradoxe de la modernité mondialisante : les progrès technologiques nous ont fait perdre de vue le progrès, tel que le définissent les religions monothéistes ou l’humanisme des Lumières. D’où un second paradoxe, dont nous subissons les conséquences : l’utopie d’une pleine autonomie de l’individu sur le marché planétaire a échoué dans la servitude concrètement vécue par d’innombrables êtres humains.

Plus généralement, l’utopie moderne aboutit, sur les lieux mêmes où elle a été formulée, à une régression inouïe. Montrant à juste titre que les Etats-Unis sont la principale source de la mondialisation, Georges Balandier note que « la Californie est le laboratoire de l’Amérique, (…) ce qui commence là-bas finit toujours par s’imposer au reste de la planète ». Mais c’était avant les grandes pannes du réseau électrique privé, qui ont replongé la société high tech dans le bon vieux temps des lampes à huile. Un peu de courant vous manque, et les objets de la technique ne sont plus animés…

Cette destruction de l’utopie technologique par l’application de l’idéologie néo-libérale n’est pas un phénomène isolé puisque nous assistons chaque soir, en direct à la télévision (qui fonctionne grâce à l’efficacité d’EDF, monopole public), à l’autodestruction des marchés financiers, à la ruine de secteurs industriels entiers à cause de la rapacité des actionnaires, et à des contaminations virales engendrées par la maximisation des profits. Ces phénomènes sont trop connus ici pour qu’on y insiste, mais Georges Balandier donne deux exemples qui, parmi beaucoup d’autres, méritent qu’on prolonge la réflexion.

 

L’anti-Système

Le premier exemple porte sur la guerre menée contre la République yougoslave par les Américains. Guerre « virtuelle », pas même nommée, à « coût nul » pour les soldats de l’OTAN et où les victimes réelles des bombardements sont cachées sous l’euphémisme des « dommages collatéraux » évoqués par des médias qui confondent information et propagande. Georges Balandier voit dans cette guerre un effet du Système, en ce qu’elle réduit l’histoire, le territoire et la diversité de ses habitants à un « espace-carte, numérisé, en fonction duquel se définissent des stratégies graduées, des cibles à atteindre uniquement depuis un ciel que gèrent des technologies ». Tout cela est vrai, mais la guerre reste « virtuelle » parce que les troupes de l’OTAN ne combattent pas au sol, et échouent à mettre « sous cloche » le conflit des mémoires douloureuses, des rivalités locales, des luttes de pouvoirs, comme on le voit avec le début des affrontements en Macédoine.

L’inhumanité technologique ne détruit pas la violence de l’histoire qui continue, tragiquement, de se faire – dans les Balkans comme au Proche Orient. La persistance des guerres civiles et des conflits nationaux traditionnels n’est pas une bonne nouvelle, mais ces phénomènes sanglants nous rappellent que nous ne vivons pas dans le monde déterritorialisé, dé-symbolisé et dépolitisé dont nous entretiennent les intellectuels post-modernes. Ce qui laisse ouverte la possibilité de solutions politiques aux conflits, et de prévention diplomatique de ceux-ci, face à des militaires et à des technocrates qui procèdent à des simplifications technologiques plus ou moins nucléarisées.

L’espoir demeure, et pas seulement chez les anthropologues. A l’encontre des politiciens qui croient que « les gens » sont crédules ou indifférents, Georges Balandier nous fait saisir sur le vif la prise de conscience populaire des méfaits du Système par son analyse du succès de Titanic, exemple parfait du film-catastrophe américain, efficacement promu et commercialisé, mais non moins exemplairement investi, réapproprié et réinterprété par la foule des spectateurs. Grâce à eux (grâce à nous) le spectacle de l’engloutissement s’est transformé en métaphore de l’échec de la toute-puissance technologique, du naufrage du monde clos que constitue le « village global » bâti sur de l’instable, exposé à toutes sortes d’aléas et trop visiblement inégalitaire. En écho à Georges Balandier, ces quelques mots d’une ouvrière de chez Danone qui venait d’apprendre la fermeture prochaine de son usine : « Quand le Titanic coule, seules les Premières s’en sortent ! ».

Le travail de réduction à néant n’est sans doute pas achevé, mais le Système a déjà produit son anti-système, défensif, réactif. Il peut devenir réactionnaire, par ce désir de régresser bien en deçà d’un Système en lui-même régressif – ce que manifeste le fantasme de « l’enracinement ». Face à cette autre menace, non moins barbare, il faut préparer ce retour du politique que souhaite Georges Balandier, cette re-prise politique du cours des choses afin de donner aux hommes tout le bien-être possible dans un monde réorienté.

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L’ŒUVRE

Avant Le Grand Système (Fayard, 2001) Georges Balandier a publié une trentaine d’ouvrages. Parmi ceux-ci, chez Fayard, Le Détour, pouvoir et modernité (1985), Le Désordre : éloge du mouvement (1988), Le Dédale : pour en finir avec le XX é siècle (1994) qui ont été présentés sous forme d’entretien avec l’auteur dans Royaliste.

 

Article publié dans le numéro 770 de « Royaliste – 2001