De livre en livre, d’interviews en débats (aux dernières Journées Royalistes par exemple) nous n’avons cessé de suivre les analyses et la critique d’un homme qui est de toute évidence le meilleur stratège français. Aussi la pensée du général Gallois a-t-elle eu une influence décisive sur les positions de la NAF en matière de défense nationale : déjà, lors du grand débat des années soixante sur la force de dissuasion, la publication de « Stratégie de l’âge nucléaire » avait balayé en nous les arguments atlantistes et rétrogrades d’une droite qui faisait passer l’antigaullisme avant l’intérêt national. Plus récemment « La Grande Berne » (qui analyse essentiellement les relations Est-Ouest et la question de la course aux armements) nous avait permis d’assurer notre critique du giscardisme naissant, tandis que « L’Adieu aux Armées » nous libérait enfin de l’éternelle question du service militaire et de la fausse alternative entre l’armée de métier (au sens traditionnel) et l’armée de conscription.

Aujourd’hui, la publication du « Renoncement » (1) s’inscrit dans la logique de cette réflexion aux fondements et aux conséquences révolutionnaires. Car on ne peut rien comprendre à la stratégie moderne si l’on ne saisit pas le bouleversement apporté par l’arme atomique. Depuis Hiroshima et surtout depuis les missiles intercontinentaux et les sous-marins nucléaires, rien n’est plus comme avant. Et la révolution du nucléaire concerne autant les relations diplomatiques que la conception même des armées : quand une seule fusée peut détruire une division blindée ou transformer une région en désert, on ne raisonne plus comme au temps de Foch, ou même de Guderian.

Ce qu’explique le général Gallois depuis si longtemps, le général de Gaulle l’avait compris (mais aussi Guy Mollet qui s’en est ensuite excusé) et notre force de dissuasion en est née, garantissant notre indépendance, transformant notre territoire en un sanctuaire inviolable malgré la domination des « supergrands » et la précarité des alliances. Mais l’arrivée de Giscard au pouvoir a marqué le début de la régression à des doctrines militaires désuètes, le début du renoncement à une défense nationale. C’est ce que démontre le général Gallois, mettant en évidence le flou d’une pensée présidentielle qui sombre peu à peu dans les fantasmes européo atlantiques. Et la caste militaire – général Méry en tête – d’en rajouter, trop contente de voir justifier ses troupes pléthoriques, ses matériels classiques couteux et inutiles, sa bureaucratie sclérosée qui s’ingénie depuis vingt ans à faire comme si la révolution nucléaire n’avait pas existé.

Voici donc revenu le temps de la résignation, marqué par les cocoricos et les belles formules cette fameuse « bataille de l’avant » que seul un adversaire complètement imbécile nous laisserait mener. Mais qu’importe l’avenir et la défense vraie de la nation si les casernes sont tranquilles, si les militaires peuvent jouer et si le chancelier Schmidt est content.  A la rentrée, nous reviendrons avec le général Gallois sur les erreurs stratégiques qu’il dénonce et sur la partie positive de son livre. Mais il fallait sans attendre conseiller la lecture du « Renoncement » : ce livre clair – même pour un public non averti -, dur, pour ceux qui nous gouvernent et révolutionnaire quant à l’armée d’aujourd’hui devrait faire du bruit tant il remet en cause de privilèges et de lieux communs.

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(1)    Le Renoncement -Coll. L’Appel – Plon

Article publié dans le numéro 251 de « Royaliste » – 23 juin 1977