LE FAUTEUIL DE BAINVILLE

La Fondation Jean Jaurès vient de publier une très intéressante enquête sur Éric Zemmour (1). Dans leur contribution, Milo Lévy-Bruhl et Frédéric Potier indiquent que le polémiste fait référence à Jacques Bainville « dont l’antisémitisme est souvent gommé dans les résumés historiques » et dont l’enterrement en 1936 fut le prétexte de l’agression de Léon Blum par des militants de l’Action française. J’ai demandé à Dominique Decherf, biographe de Jacques Bainville, de commenter ce regrettable passage.

 

Zemmour cite volontiers Bainville, dont acte. Jacques Bainville est connu pour être l’auteur d’une « Histoire de France », un classique régulièrement réédité depuis 1924, et, en 1920, des « Conséquences politiques de la paix », fameuse critique en règle des traités de paix de Versailles et Trianon, pendant des « Conséquences économiques de la paix » de l’économiste anglais Keynes, et annonciateur méticuleux des quinze années suivantes. Mais le nom de Jacques Bainville reste inéluctablement associé, pour son malheur, à l’agression commise sur le passage de son cercueil le 9 février 1936 contre le député socialiste qui deviendra quelques mois plus tard président du conseil : Léon Blum. Frappé à la tête alors que son véhicule traversait la foule qui attendait le cortège funèbre à hauteur de la Chambre des députés et du ministère de la Guerre, boulevard Saint-Germain, Blum s’en sortit au prix de quelques points de suture. Cet attentat restera le marqueur de la violence antisémite des « Camelots du Roi », milice de la ligue d’Action française, en l’occurrence de dissidents de celle-ci qui rejoignirent la fascisante « Cagoule ».

Nul plus que Jacques Bainville, si proche fût-il de Charles Maurras et de Léon Daudet, était éloigné de telles violences. Esprit conservateur, il était éloigné de toute espèce de révolution et de guerre civile dans lesquelles il ne voyait qu’affaiblissement et fragilité face au danger majeur qui était, pour lui, la menace extérieure. Cette ligne de pensée datait chez lui au moins de l’affaire Dreyfus, vécue en 1898 et 1899 depuis des séjours prolongés en Allemagne, à Munich puis à Berlin (il avait à peine vingt ans). Il fut très tôt convaincu de l’innocence du capitaine Dreyfus – il ne rencontra Maurras qu’en 1900 – mais opposé au climat partisan créé par le parti dreyfusard mené par Emile Zola.

On le retrouve fidèle à lui-même le 2 août 1914 où, sortant de la Bourse, il courut au café du Croissant quelques minutes après l’assassinat de Jean Jaurès. Qui s’en souvient ? A la Fondation Jean Jaurès, il y a bien quelqu’un qui a lu les « notes liminaires de l’auteur » en exergue de son journal inédit de 1914/1915 (2). Bainville reprend les termes de Talleyrand condamnant l’exécution du duc d’Enghien sur ordre de Napoléon en 1804 : « Plus qu’un crime c’était une faute » : « Tuer Jaurès au moment où la politique de Jaurès s’effondrait, au moment où sa conception internationaliste et pacifiste du socialisme s’abîmait dans le néant, … au moment aussi où il importait au salut public que la France conservât tout son calme, oubliât ses divisions – tuer Jaurès, c’était plus qu’un crime, c’était une faute. »

La figure de Blum en 1936 se substitue à celle de Jaurès. Bainville, qui aimait pratiquer l’exercice mental de l’uchronie, s’était souvent demandé ce qui se serait passé si Jaurès avait vécu. Par exemple, y aurait-il eu un Congrès de Tours en 1920 ? Inversement, on tremble à l’idée que Blum n’eût pas survécu à son agression…

L’image d’un Jacques Bainville mêlé à la guerre civile est littéralement insoutenable.

Tout autant qu’elle l’est d’un Jacques Bainville antisémite ou raciste. J’ai montré ailleurs (3) qu’il fut vacciné du premier virus à Berlin où il discerna très tôt les linéaments de la relation entre socialisme et antisémitisme (plus sérieusement que chez Drumont : chez Eugène Dühring, choisi comme adversaire par Friedrich Engels). Du second poison, c’est Maurras qui lui montra l’inanité des prétentions racistes de la nouvelle science biologique (Vacher de Lapouge et même Gobineau). Dans ses « Conséquences Politiques de la Paix », Bainville décèle les prodromes de la « guerre des races » qui opposera la version nazie du germanisme à la déclinaison bolchevique du slavisme : « Du jour où l’idée de race a été jetée dans la circulation européenne datent les plus atroces convulsions de notre humanité. Il n’y a pas de raison pour qu’elle produise de meilleurs effets à l’avenir. » Il en veut ici à Ernest Renan dans ses lettres au théologien allemand David Strauss pendant la guerre de 1870 dont on date parfois la naissance d’un nouveau nationalisme français.

Mettez culture ou civilisation à la place de race, comme dans l’autre livre de chevet d’Éric Zemmour, « le choc des civilisations » de l’américain Samuel Huntington (1993), il n’y a rien à changer.

Collaborateur des nazis, Lucien Rebatet, dans « les Décombres » (1942), se scandalisera que Bainville ait pu écrire une histoire de la Troisième République (1935) sans un seul mot (souligné) de « la question juive ». Voilà qui situe le personnage. Ami de George Mandel, avec lequel il partageait la passion du théâtre, Bainville ne voyait dans la querelle de l’antisémitisme comme dans celle de l’Eglise (de la Séparation de 1905 à la condamnation romaine de l’Action française en 1926) que des dérivatifs, des « distractions » de l’enjeu principal : le danger extérieur.

Eric Zemmour cite souvent le début de l’« Histoire de France » de Bainville : « la fusion des races a commencé dès les âges préhistoriques. Le peuple français est un composé. C’est mieux qu’une race. C’est une nation. » Il ne le cite tant que pour se dédouaner de tout « racisme » pour mieux tomber dans la question religieuse, culturelle et civilisationnelle. Et donc au cœur de la question historique : Jacques Bainville fut certes un « historien contesté », à commencer par lui-même puisque, non historien de formation, il avait découvert en historisant comment finalement « on écrit l’histoire ». Plus il perfectionnait son art jusqu’au sublime et inclassable « Napoléon », plus l’histoire lui apparaissait comme fluide et flexible. Il en vint à énoncer ce paradoxe qu’il est plus facile de prévoir l’avenir que de connaître le passé. Autant dire que, pour lui, l’Histoire n’était pas figée, pas même la sienne, que rien n’est acquis.

On l’a facilement caricaturé comme si, en 1924, on pouvait se représenter, en 496, Clovis combattre le « Boche ». On l’a présenté comme le doctrinaire de « l’ennemi héréditaire ». Il y a toujours eu à ce propos une espèce de contresens. Au sortir de la Grande Guerre, les Français attendaient que l’on donne un sens à leur immense sacrifice. Tout comme les Allemands de leur côté (on citera par exemple Thomas Mann ou Max Weber). Bainville montrait à ses contemporains que ceux de 14 avaient été à la hauteur de toute l’Histoire de France, que toute cette Histoire depuis les origines aboutissait à leur personne, qu’ils en étaient redevables, qu’ils pouvaient en être fiers mais aussi qu’il fallait bien la connaître pour ne pas reproduire ses erreurs et pour savoir saisir les opportunités, que tout peut être différent pour peu que les circonstances changent. Sinon, avait-il écrit, on n’aurait pas d’enfants (son fils unique naquit en 1921). Bainville aura en 1929 ce mot (pour lui seul avant que ce papier privé soit mis au jour des décennies plus tard) : Maurras ne s’intéresse pas à l’Histoire. Il voulait dire que pour Maurras, l’histoire n’était pas passée. On peut toujours rejouer des guerres perdues, faire de l’histoire contrefactuelle, c’est redevenu à la mode avec Trump et ses séides. C’est de la politique.

La politique, nous y voilà donc : je ne sais pas si Eric Zemmour fait ou non de la politique. Il a dit de Bainville, infatigable chroniqueur de multiples quotidiens, « inutile Cassandre », qu’il avait regretté de n’avoir pas eu le rôle politique qui lui aurait permis d’imposer ses vues. Bainville, près de sa mort, avait en effet confié : « j’étais fait pour m’asseoir au fauteuil de Vergennes ». Il n’a jamais dit l’Elysée. Il avait rejeté des propositions de candidature à la Chambre en 1919 (où Léon Daudet, député de Paris, fut un des ténors), au Sénat en 1928, à une éventuelle ambassade s’il avait vécu. Il s’était rêvé fermier général s’il n’y avait pas eu la Révolution française (car il était un aussi fin expert de la vie financière que des relations internationales). En 1929, il s’était avoué à lui-même qu’il n’avait « jamais visé haut que dans l’art d’écrire ». Il ne fut pleinement heureux que lors de sa brillante élection à l’Académie française en 1935 au fauteuil du président Raymond Poincaré ! Moins d’un an plus tard il décédait.

Son fauteuil, le trente-quatrième, est actuellement occupé par l’écrivain d’origine chinoise, François Cheng, élu en 2002. Agé de quatre-vingt-douze ans, sa succession pourrait, à Dieu ne veuille, s’ouvrir à vue humaine. Pourquoi pas une candidature d’Éric Zemmour au Quai Conti ?

Dominique DECHERF

(1) Le dossier Zemmour, Idéologie, image, électorat, Fondation Jean Jaurès Editions. Téléchargeable.

(2) Jacques Bainville, La guerre démocratique. Journal 1914-1915, Bartillat, 2000.

(3) Bainville, l’intelligence de l’Histoire, biographie, Bartillat, 2000.