C’est peu dire que Heidegger a marqué le siècle philosophique. Par sa lecture des Grecs et de Nietzsche, par sa conception de l’histoire et de la métaphysique, qu’il estimait achevée, par sa pensée de l’Etre et du temps, du nihilisme et de l’essence de la technique, le philosophe de Todtnauberg a manifestement réorienté les tâches de la pensée et conduit à de nouveaux modes de questionnement.

Sur cette œuvre considérable, fascinante pour certains, les éclairages savants n’ont pas manqué, qui nous permettent d’affronter les difficultés de la langue et de la pensée heideggériennes. Une part d’ombre est cependant demeurée, qui touche l’engagement politique du philosophe allemand. Professeur déjà éminent à l’époque de Weimar, l’auteur de « Sein und Zeit » fut élu recteur de l’université de Fribourg en 1933, adhéra au parti national-socialiste et prononça une série de discours engagés. Démissionnaire en 1934, Heidegger observa ensuite, du moins semblait-il, une grande réserve à l’égard du nazisme, qui ne l’empêcha pas d’être interdit d’enseignement en 1945.

LA QUESTION DU SILENCE

Du vivant du philosophe, puis après sa mort en 1976, des polémiques s’engagèrent autour de ce passé pour le moins suspect. Contre ceux qui accusaient Heidegger de complaisance ou de complicité  politique et idéologique, les disciples opposaient sa naïveté, le peu de temps passé au rectorat, et les persécutions dont il fut ensuite victime (1). Malgré ces plaidoiries, subsistait la question que posait Georges Steiner dans le livre qu’il consacra, voici quelques années (2), à la pensée du philosophe : pourquoi, après 1945, ce silence complet sur l’holocauste ? Pas de réponse satisfaisante à cette interrogation, mais au contraire des indices qui entretenaient le malaise : l’hommage rendu en 1951 aux soldats allemands prisonniers des soviétiques, comme si c’était le seul véritable scandale de la guerre (3), l’évocation dans un cours de 1953 de la « vérité intérieure et de la grandeur » du national-socialisme encore présenté comme une sorte de révolution trahie dans l ‘entretien posthume publié par le « Spiegel ». Orgueil du penseur qui ne veut pas admettre son erreur, comme le prétend J.-M. Palmier, ou bien persévérance dans celle-ci et ébauche d’un révisionnisme ?

La controverse en était à ce point lorsque parut, voici peu de jours, le « Heidegger et le nazisme » de Victor Farias (4). Ancien élève de Heidegger, docteur en philosophie et actuellement professeur à l’université de Berlin, Farias s’est livré à une longue et minutieuse enquête dont le résultat est accablant. Il ne s’agit pas d’une collection de rumeurs, de calomnies et de procès d ‘intention que les inconditionnels du philosophe peuvent balayer avec mépris, mais de faits et de textes, solidement étayés soigneusement référencés, qui jettent une lumière cruelle sur le comportement politique et éthique de Heidegger, et un grave soupçon sur des aspects importants de sa philosophie.

Du livre de Farias, il ressort clairement que l’adhésion de Heidegger au parti nazi ne fut ni une naïveté regrettable et regrettée, ni un compromis tactique dans un temps de détresse. De la jeunesse du philosophe à sa mort, il y a continuité dans les sentiments politiques, et fidélité à une bien étrange figure. Eduqué dans un milieu traditionaliste, populiste et catholique, formé à l’histoire par des professeurs de droite et d’extrême droite, Heidegger choisit de consacrer son premier écrit au moine fanatique et antisémite Abraham a Sancta Clara qu’il honorera à nouveau d’une conférence en 1964.

UN ACTIVISTE

L’idéologie national-socialiste trouva donc un terrain favorable chez Heidegger, et l’acceptation du Rectorat de Fribourg fut loin d’être une parenthèse. Entouré d’une majorité de professeurs nazis choisis par lui, Heidegger fut un recteur militant, non seulement dévoué, mais inspirant et développant le projet populiste et « révolutionnaire » des S.A. qui dominaient alors l’université. Cet engagement fervent est établi par le célèbre discours du Rectorat, très élogieusement commenté par la presse nazie, et par l’hommage à Schlageter (un terroriste fusillé par les Français dans la Ruhr occupée), où se retrouvent la mythologie « aryenne » du sang et du sol, du combat et du sacrifice. Discours de circonstance ? Non pas. Le recteur de Fribourg participe activement à la mise au pas de son université, endoctrine les étudiants nazis, les soutient dans leur combat contre les organisations juives et catholiques, et prend des mesures administratives telles que l’exclusion des professeurs juifs, l’obligation du salut nazi avant et après les cours, la création de cours d’hygiène raciale. Heidegger ira même jusqu’à dénoncer plusieurs de ses collègues, dont un futur prix Nobel de chimie, coupable à ses yeux d’opinions pacifistes pendant la première guerre mondiale. Par ses projets de réforme universitaire, par son soutien public aux grandes décisions du Führer, par les manifestations auxquelles il participe, Heidegger apparaît comme un activiste de l »hitlérisme.

Pourtant, le recteur de Fribourg démissionne de ses fonctions en 1934 et sa biographie indique qu’il observera dès lors « une réserve totale à l’égard du nazisme ». La vérité est toute différente. D’une part, Heidegger continuera de payer scrupuleusement ses cotisations au parti nazi jusqu’en 1945. D’autre part, sa « retraite » politique, loin de signifier un rejet du nazisme, s ‘explique par la liquidation de la fraction national-populiste des S.A., qui marque aux yeux de Heidegger le dévoiement des principes originels du nazisme. Enfin, Farias établit que le philosophe continuera d’être publié et honoré par le régime et vanté dans les revues nazies les plus orthodoxes jusqu’à la fin de la guerre. Ainsi, il est clair que, pour se sauver après la défaite de l’Allemagne, Heidegger a menti sur son passé, abusé ses amis (parmi lesquels Annah Arendt et René Char), tout en manifestant explicitement sa fidélité aux principes originels du nazisme.

Peu se doutaient que Heidegger fût allé aussi loin dans l’engagement et dans la bassesse. Le premier choc passé, il reste à penser la question la plus difficile, que Farias aborde trop succinctement : dans quelle mesure le nazisme militant du philosophe procède-t-il de sa pensée ? Selon l’auteur de « Heidegger et le nazisme », la conception de la vérité exposée dans « Être et temps », le souci d’une existence authentique qui se réaliserait dans une communauté du peuple traditionnelle et héroïque, coïncideraient avec l’idéologie national-socialiste, de même que l’exaltation du pays natal rejoint la mythologie volkisch . Mais le souci de l’Etre, mais la réfutation du prétendu biologisme de Nietzsche, mais la réflexion sur l’essence de la technique et sur le nihilisme ? La pensée heideggérienne permettrait-elle de comprendre et de rejeter le mouvement et l’idéologie dans lesquels Heidegger s’est déshonoré ? La question reste douloureusement posée.

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(1)  cf. J.-M. Palmier. Cahier de !’Herne sur Heidegger, Livre de Poche 1986

(2) G. Steiner, Martin Heidegger, Albin Michel 1981, (réédition en 1987).

(3) Cf. les citations et les commentaires d’Elisabeth de Fontenay in « Le Messager européen », N°1. Editions P.0 .L., 1987

(4) Editions Verdier. Préface de Christian Jambet

Article publié dans le numéro 479 de « Royaliste » – 29 octobre 1987