«Ils sont fous ces communistes !» Telle est la première impression qui vient à l’esprit, après lecture de la déclaration du Bureau politique du Parti communiste sur les « manipulations » et les « mensonges » dont la radio et la télévision se rendraient coupables lorsqu’elles parlent des pays de l’Est. Dire qu’en l’occurrence les communistes sont fous n’est pas l’expression de la haine ou du mépris, mais la tranquille constatation d’une évidence : le mot signifie simplement, selon l’acception commune, que le Bureau politique est imprévisible dans ses actes et délirant dans ses propos.

Cela prêterait à rire si cette campagne ne coïncidait pas avec le troisième anniversaire de l’invasion de l’Afghanistan et avec le premier anniversaire du coup de force de Jaruzelski. Cette attristante coïncidence est le premier signe de l’irréalisme de la direction communiste. Ce n’est évidemment pas au moment où reviennent à la mémoire les images de l’écrasement du peuple polonais et celles des présentateurs de télévision en uniforme, ce n’est pas au moment où le « Tribunal permanent des peuples » établit une première liste des crimes de guerre commis par l’URSS en Afghanistan que le Bureau politique du P.C.F. peut accuser la télévision de « dénaturer la réalité ».

La comparaison que l’on ne peut manquer d’établir entre la … réalité de la répression soviétique et les mots dérisoires du Bureau politique rend cette campagne particulièrement odieuse. Et cela d’autant plus qu’elle vient comme en écho des protestations adressées à la télévision française par l’ambassade soviétique, pour des raisons identiques. Circonstance aggravante pour la direction communiste, qui fournit un argument de poids à ceux qui la soupçonnent d’être composée d’ «agents de Moscou »…

UNE CAUSE INDÉFENDABLE

Cette double faute aurait pu être évitée. Mais le choix d’un autre moment n’aurait pas rendu la campagne du P.C.F. plus convaincante, tant ses arguments sont grossiers. Un ragot sur la vie privée d’un dissident n’est pas en mesure d’effacer la somme des témoignages publiés sur le Goulag. Et prétendre que les révélations sur les pays de l’Est sont pour la plupart « inventées aux Etats-Unis » -procédé qui est dans la pure tradition stalinienne – ne convaincra pas les téléspectateurs que les scènes de répression en Pologne ont été tournées à Hollywood.

Il est inutile d’aligner les faits, aujourd’hui bien établis, qui rendent indéfendable la cause du socialisme soviétique. Du moins ses avocats, s’ils n’ont plus le courage de prendre leurs distances ou d’exprimer leur réprobation, pourraient faire le gros dos, en misant sur la capacité d’oubli. Bien au contraire, ils agressent les journalistes et dénoncent l’emprise de la « droite » sur les médias, commettant à nouveau une double erreur. La mise en cause de l’honnêteté des professionnels de l’information rendra le Parti communiste plus insupportable encore à ceux qui croient en leur métier et qui prennent des risques pour le faire.

En outre, le Bureau politique, dans sa velléité de chasse aux sorcières, montre qu’il n’a rien compris au système moderne de l’information. On sait que celui-ci n’est pas fait pour défendre une thèse, mais pour mettre en scène des faits. Sa logique est celle du spectacle, non celle du commentaire engagé. Il est possible de reprocher aux journalistes de la télévision de trop montrer sans assez expliquer, ou de laisser de côté les événements et les informations qu’ils ne jugent pas assez spectaculaires. Mais nul ne peut les accuser de favoriser tel ou tel camp avec les documents filmés qu’ils rapportent du Salvador, de Turquie, du Liban ou, encore une fois, de Pologne et d’Afghanistan.

La campagne du Parti communiste contre les médias est donc perdue d’avance. Reste à savoir pourquoi il la mène, au mépris du sens commun. On peut y voir le signe d’un aveuglement collectif des dirigeants communistes : le Bureau politique tenterait d’effacer, par des propos outranciers, une réalité qui gêne ses convictions et qui paralyse dans une large mesure son action. Mais M. Marchais et ses amis ne peuvent ignorer des faits qu’ils ont autrefois dénoncés, et leur foi communiste pourrait s’exprimer, comme dans d’autres pays, par une rupture avec l’Union soviétique. Au contraire, le Parti communiste est redevenu son porte-parole fidèle, au mépris de ses intérêts immédiats. Un tel alignement peut s’expliquer de deux manières : ou bien la direction communiste a parié sur la victoire finale de l’URSS et se met en situation d’en tirer parti ; ou bien elle s’accroche à l’URSS comme l’homme qui se noie à n’importe quelle planche, même si elle est pourrie.

CRUAUTÉ DES FAITS

Dans les deux cas, l’attitude du Parti communiste est symptomatique de la crise qu’il traverse. La mort de Staline a ouvert la période des grands effondrements, des désillusions terribles : Budapest, le rapport Khrouchtchev, la rupture sino-soviétique, Prague, la Pologne, les Dissidents, ont provoqué la faillite de l’idéologie marxiste et du modèle soviétique. De ce fait, le P.C.F. a vu décroître l’influence qu’il exerçait sur la philosophie, sur l’art, dans les sciences humaines et commence à perdre sa crédibilité politique, tandis que sa nature prolétarienne devient de moins en moins évidente.

Ainsi, le Parti communiste est en train de perdre à la fois son identité intellectuelle, ses références internationalistes, son statut politique et social. Ses revers électoraux, sur le front politique comme sur le front syndical, expriment de façon chiffrée cette lente décomposition, et montrent que le P.C. s’est enfermé dans un piège : membre de la coalition au pouvoir, il doit avaliser une politique qu’il ne peut approuver sans en retirer aucun bénéfice ; qu’il passe demain dans l’opposition, et il perdra encore de son influence et sa crédibilité. De même, dans ses relations avec l’URSS, il est perdant quoi qu’il fasse : s’il s’aligne sur l’URSS en misant sur sa force, il se déconsidère ; s’il s’en sépare, il perd encore de son identité et se retrouve seul dans une société devenue indifférente ou hostile à sa conception du monde.

Vivant une contradiction insurmontable, le Parti communiste s’affole, accumulant les erreurs, les retournements et les échecs. L’anticommunisme en devient inutile : les faits sont en eux-mêmes d’une insupportable cruauté. C’est ce que le Bureau politique vient de reconnaître en tentant de les effacer par le recours aux vieilles formules magiques. Mais, faute d’une croyance suffisante, la magie est désormais inefficace, face à la mort qui vient.

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Editorial du numéro 373 de « Royaliste » – 6 janvier 1983