Il faut avoir peur de Jean-Marie Le Pen. Non de l’homme mais de ce qu’il symbolise soudain. Non de ses arguments sommaires, mais de ce qu’ils révèlent et autorisent. Non de son parti, mais de l’état d’esprit avec lequel il coïncide.

Pourtant, il serait confortable de traiter ce phénomène par le mépris en invoquant, pour se rassurer, la logique électorale, la sagesse des Français, la vigilance des partis démocratiques, ou encore les terribles leçons du passé. Mais l’angoisse vient justement du fait que, face à la monté de la xénophobie et d’autres réactions primitives, les barrières cèdent ou sont contournées les unes après les autres.

VIGILANCE

La première barrière, apparemment la plus solide, était d’ordre scientifique. Mais nous avons montré, depuis plus de dix ans, comment la « Nouvelle Droite » est parvenue à rendre séduisantes les thèses sociobiologiques, grâce aux « découvertes » de certains savants, ou réputés tels. Malgré la réfutation en règle apportée par de véritables hommes de science, comme Albert Jacquard, la rhétorique anti-égalitaire a acquis droit de cité : il suffit de regarder certains hebdomadaires et de consulter les organigrammes des clubs ou des partis de droite pour constater, comme nous le redoutions, l’influence de la Nouvelle Droite et de ses adeptes.

La seconde barrière était d’ordre historique. L’étude d’un passé encore très proche mettait aisément en évidence l’horreur nazie et le délire raciste qui en fut la cause. Puis la mise en question de l’extermination des Juifs bénéficia d’une large publicité, y compris dans certains groupes d’extrême gauche. Puis, il y a quelques mois, l’avocat Paul Vergés s’efforça spectaculairement de jeter le discrédit sur la Résistance tandis que celle-ci était tournée en dérision au cinéma et dans la presse (1). Quant à la vigilance des partis démocratiques, elle a été prise en défaut. En acceptant les représentants du Front National sur la liste de l’opposition lors des élections municipales de Dreux, les partis de la droite classique ont pris une double responsabilité.

D’abord en reconnaissant le Front National comme partenaire au lieu de le maintenir dans la marginalité. Ensuite, en lui offrant une notoriété qui n’a cessé, depuis, de s’amplifier. Que la droite soit aujourd’hui bien embarrassée, tiraillée qu’elle est entre les réalistes qui, tels M. Labbé, souhaitent s’entendre avec Le Pen, et ceux qui, à l’exemple de Simone Veil, veulent préserver un minimum d’éthique politique, ne change rien à l’affaire.

FIN D’UN CONSENSUS

Restait un dernier barrage, qui reposait sur l’esprit public. Malgré les oppositions politiques, un consensus existait contre le racisme, et tout ce qui, de près ou de loin, semblait l’évoquer était immédiatement rejeté.

C’est ce consensus qui est en train de disparaître, permettant l’expression de fantasmes longtemps refoulés que M. Le Pen exploite et renforce. S’attaquer au chef du Front National est donc une trop faible réplique : il est maintenant porté par la vague et ne s’effacera qu’avec elle. Or le courant xénophobe et réactionnaire est devenu un phénomène profond et durable qui ne s’explique que partiellement par la convergence des thèmes analysés plus haut. Si la xénophobie se répand, si le racisme n’hésite pas à s’affirmer comme tel, ce n’est pas l’effet d’un complot, ni de la situation d’un homme, ni de l’action d’un parti, mais la conséquence de l’éclatement de notre société.

D’où le caractère irrationnel de la xénophobie et des autres frayeurs collectives. Que les immigrés ne soient pas, en proportion, plus nombreux aujourd’hui qu’en 1930 ou en 1975, n’empêche pas M. Le Pen de déclarer qu’ils sont six millions et d’annoncer que c’est encore par millions qu’ils s’apprêtent à nous « envahir »(2). Que le nombre des crimes de sang soit en diminution constante dans notre pays n’empêche pas les Français d’avoir peur, et M. Le Pen de contribuer à l’hystérie collective en réclamant le recours à la peine de mort. Que le Parti communiste soit sur le déclin, et de façon évidente depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir, ne freine pas la propagande contre le « socialo-communisme » et n’entame pas la conviction de nombreux électeurs quant à la réalité de cette « menace ». Dans une société qui se désintègre de cent manières, il n’est pas surprenant que de nombreux citoyens, privés de leurs repères habituels et des valeurs traditionnelles, secoués par une crise aux mécanismes peu évidents, tentent de retrouver l’identité perdue en se dressant contre les étrangers, et finissent par souhaiter une violence ouverte, contre n’importe qui, contre n’importe quoi, faute de pouvoir maîtriser la violence cachée dont ils sont victimes.

Il ne s’agit donc ni de condamner, ni d’exclure qui que ce soit. Nous avons toujours refusé cette facilité pour ceux qui adhèrent au Parti communiste, et nous ne changerons pas d’attitude à l’égard de ceux qui suivent aujourd’hui le Front National, même si, dans un cas comme dans l’autre, nous dénonçons les slogans, tantôt dérisoires, tantôt odieux, de leurs états-majors. Il est clair, pour nous, que la xénophobie n’est pas une solution et que l’immigration a représenté et représente toujours une chance pour notre pays (3). Il est indispensable que les autorités politiques et religieuses renforcent cette conviction et la popularisent par des gestes symboliques. Il est urgent que le gouvernement définisse et mène une véritable politique de l’immigration. Il est nécessaire que les organisations politiques entament une réflexion en profondeur, au lieu de se contenter de simples protestations, comme le fait la gauche, ou de cultiver l’ambiguïté comme le fait la droite. Les royalistes, quant à eux, ne manqueront pas d’apporter leur contribution à cette tâche de résistance.

***

(1) Cf. Royaliste n°392

(2) Déclaration de M. Le Pen, Minute, 18-24 février 1984.

(3) Cf. Royaliste n°388.

Editorial du numéro 399 de « Royaliste » – 29 février 1984