Ancien responsable de la communication de Médecins du Monde et secrétaire général d’Aide médicale internationale, Denis Maillard analyse la démarche humanitaire dans ses mythes, ses justifications théoriques et ses effets ravageurs sur le politique.

Glorifié dans les médias, l’humanitaire fait depuis des années l’objet de maints procès : ses échecs (en Afrique notamment) ont été aussi retentissants que les ambitions affichées par ses théoriciens ; bien des organisations, françaises ou étrangères, se sont rendues coupables de malversations financières et de trafics (armes, drogue) ; sur le terrain trop de militants ont commis des crimes (proxénétisme, pédophilie) qui provoquent la haine des populations que les preux chevaliers de l’Occident disent vouloir sauver.

On croit encore que l’humanitaire naît avec le mouvement spontané des « french doctors » qui, Bernard Kouchner en tête, volent au secours des populations martyrisées du Biafra. C’est là un mythe, qui nie la réalité de conflits politico-militaires impliquant comme d’habitude envoi d’armes et opérations de services secrets.

Le véritable coup d’envoi de l’humanitaire est philosophique. C’est Michel Foucault qui le donne en 1981 lorsqu’il déclare que « le malheur des hommes ne doit jamais être le reste muet de la politique ». Tel est toujours le credo des militants humanitaires, qui voudraient que le refus de la souffrance humaine soit au principe de la politique internationale.

Leur intention est admirable, leur démarche est courageuse, mais ils oublient le terrible paradoxe souligné dès 1970 par Jean-Claude Guillebaud : « Au Biafra, l’opinion mondiale s’est inventé un niveau visage : le visage souriant et pleurnichard d’une dame patronnesse et irresponsable. Le Biafra attendait qu’on s’intéresse à sa cause et nous ne nous sommes prudemment occupé que de ses souffrances. Il en est mort. »

Hélas, la logique française de l’humanitaire, fondé par des médecins, est celle de l’urgence : quand il n’y a plus personne à soigner dans un pays, on vole au secours d’autres individus souffrants sous l’œil des caméras. On a oublié le Biafra comme on oubliera les populations de Bosnie et du Kosovo : l’urgence médicale, l’avion et les médias créent un système qui permet d’abandonner des pays en toute bonne conscience. Normal, puisque les intellocrates se médiatisent en prenant la défense des victimes promues par la télévision ! La morale est toujours sauve, mais pas les êtres humains.

Très tôt, des militants humanitaires ont dénoncé les hypocrisies de l’universelle bienveillance – ainsi Rony Brauman parti fonder Médecins Sans Frontières. Mais c’est l’emblématique Bernard Kouchner qui a fait prévaloir ses idées, en même temps que son image.

D’excellentes pages sur « l’esthétique de l’engagement sans frontières » ne doivent pas faire perdre de vue l’essentiel : les passions humanitaires conduisent par divers chemins à nier le politique. Cela s’est fait par une universalisation de la France dans le mépris de la collectivité historique vivant sur son territoire national. Cela s’est surtout accompli au fil de la « ruée vers les droits » : comme « il n’y a pas de solution humanitaire aux problèmes humanitaires », des patrons d’ONG agissant sans le moindre mandat démocratique ont voulu améliorer les normes relatives aux droits de l’homme.

C’était tenter de passer de l’urgence à l’engagement durable en évitant la médiation politique – pour tomber dans les pièges idéologiques. L’urgentisme humanitaire était d’essence libérale : on soignait les effets sans se soucier des causes politiques et sociales de la souffrance ; on oubliait que l’homme souffrant est avant tout un animal politique défini par sa liberté.

Qu’importe, puisque l’humanitaire démocratique se présente en champion des droits de l’homme ! C’est là une nouvelle utopie, qui fait suite au marxisme mais qui rompt avec le projet révolutionnaire pour mieux faire prévaloir les droits de chacun au quotidien. Aujourd’hui, nous sommes toujours plongés dans ce courant, d’autant plus puissant que les humanitaires se sont liés aux militants des nouveaux mouvements sociaux – défenseurs des sans papiers et des sans logis.

Bien entendu, ces luttes sociales hic et nunc sont aussi nécessaires que l’envoi à l’autre bout du monde de médecins et de sapeurs-pompiers lorsqu’une catastrophe se produit. Mais Denis Maillard, familier de l’œuvre de Marcel Gauchet, souligne à juste titre les contradictions du nouveau prêt à penser humanitaire.

La passion humanitaire naît de la compassion, mais la pitié est ambiguë dans la mesure où nous percevons d’autant mieux la souffrance d’autrui que nous éprouvons le plaisir de ne pas souffrir.

L’engagement humanitaire se vit dans le refus du politique, mais les humanitaires et les militants des droits de l’homme ne cessent de requérir l’intervention de l’Etat : non seulement on demande des lois, mais on peut exiger de l’Etat qu’il s’engage dans une « guerre humanitaire » comme ce fut le cas en Yougoslavie. Telle est la tragédie de l’humanitaire : « construire une politique sur une vision antipolitique » qui peut conduire à la violence.

Certes, l’humanitaire est démocratique, mais il influe moins sur sa conception qu’il n’est pris dans le mouvement de la société démocratique. Il dénonce l’inaccomplissement de son projet égalitaire, sans participer aux luttes politiques et aux luttes de classes qui permettent de le faire progresser.

Contre la nouvelle radicalité sans frontières, Denis Maillard invite à penser la politique démocratique dans le cadre des nations historiques. Les impostures humanitaires pourraient alors s’effacer devant une nouvelle relation à l’universel.

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Denis Maillard, L’humanitaire, tragédie de la démocratie, Michalon, 2007.

Article publié dans « Royaliste » numéro 897 – 2007