Dans le parti Vert la déroute est complète : intellectuelle, morale, et politique. A tel point que d’aucuns perdent la tête.

Dans les îles du Pacifique, certains habitants qui avaient vu des bateaux américains déverser des tonnes de cargaison pendant la guerre contre les Japonais attendaient, après la fin des hostilités, qu’ils reviennent, tels des dieux, assurer la prospérité. D’où le « culte du Cargo », bien connu des ethnologues.

Les Verts, quant à eux, ont le culte de la locomotive. Puisque je suis en veine d’explications amusantes, je me permets de rappeler qu’une « locomotive » désignait, il y a quelques années, les boute-en-train qui « tiraient » derrière eux de joyeuses bandes de fêtards dans les boîtes à la mode. Curieusement, les Verts, connus pour l’austérité de leurs mœurs, ont repris l’image pour désigner la personnalité extérieure à leur mouvement qui serait capable de tirer la liste naturolâtre aux élections européennes. Et de tirer assez fort pour que ladite liste, créditée de 4 %, passe la fameuse barre des 5 % au-delà de laquelle on entre (ou on reste) à l’Assemblée de Strasbourg.

Au Conseil national des Verts, le 22 janvier, on parla donc locomotives. Quelle mouche piqua Yves Cochet ? Je ne sais. Toujours est-il que cet important porte-parole du mouvement annonça que l’abbé Pierre avait accepté de conduire la liste verte, ou du moins, car les témoignages sont confus, qu’il accepterait sans doute malgré l’opposition de la hiérarchie catholique. Allégresse des militants. Ravissement des chefs. Excitation des journalistes et « scoop » au journal de 20 heures. On ne pouvait rêver mieux !

De fait, on apprit le lendemain que ce pauvre Yves Cochet avait rêvé. Il avait rêvé que l’abbé Pierre avait dit oui, alors que celui-ci avait dit non dès le début du mois de janvier. Il avait rêvé que la hiérarchie catholique avait dit non, alors que l’abbé Pierre s’était contenté d’informer Mgr Duval de la demande et de son rejet. Et il avait fait rêver ses camarades, qui crurent que l’abbé allait les sauver de leurs guerres picrocholines et leur éviter la déroute. Ils crurent même, et l’annoncèrent, ces camarades, que d’autres personnalités d’ouverture – Madeleine Rebérioux, Me Leclerc, Albert Jacquard – allaient s’inscrire sur la liste. Or dans la semaine qui suivit, tous se récusèrent. Et les Verts se retrouvent entre eux, avec leurs haines recuites et leurs misérables manœuvres d’appareil. L’opération Cochet montre en effet que les angéliques dirigeants verts

– sont désormais capables de raconter n’importe quelle salade à leurs militants et à l’opinion publique. Je parle poliment de « rêve », ou de « salade ». D’autres diront mensonge, ou abus de confiance ;

– sont désormais capables d’« instrumentalîser » (1) n’importe qui – même l’abbé Pierre. D’autres diront récupération, manipulation, cynisme ;

– sont en train de céder à la panique, parce qu’ils vont subir une défaite aux allures de déroute, comme de vulgaires socialistes au printemps dernier.

L’adversité ne les grandit pas. Elle les révèle.

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(1) Le terme a été employé par Dominique Voynet, plus méfiante que ses amis.

Article publié dans le numéro 615 de « Royaliste » – 7 février 1994