Nous avons combattu Michel Rocard avec constance, puis avec une rude détermination lorsque ce chef emblématique de la « deuxième gauche » occupa, à Matignon, un poste auquel il n’aurait jamais dû être nommé. Soulagés de l’élimination de cet homme étranger au souci politique, nous lui souhaitions une paisible retraite. Il en est sorti en janvier pour exhorter ses camarades socialistes à accepter la solution ultralibérale du crédit d’impôt (1).

Curieux personnage. Celui que Roland Dumas dépeignait comme un « barreur de petit temps » affirme maintenant la nécessité de s’engager sans timidité. Et cet esprit confus, virtuose de la verbosité, en vient à exprimer des idées claires dans une langue simple. Il faut le remercier d’appliquer enfin le slogan du « parler vrai », en proclamant ce qui se murmure depuis trois ans dans les hautes sphères. Lisons :

Au beau milieu de son article, Michel Rocard reconnaît que l’inventeur du crédit d’impôt est bien Milton Friedmann, « le fondateur de ce cruel néolibéralisme, ou plutôt monétarisme, qui régit le monde d’aujourd’hui et y engendre une croissance exponentielle des inégalités, une dangereuse instabilité financière et l’enfermement de bien des nations dans le sous-développement ». Dont acte. Et voici le cœur du raisonnement : « Mais d’abord on y est. Volens nolens, on a pris le système. Pourquoi dès lors refuser l’amortisseur de souffrance sociale que lui-même [M. Friedmann] avait jugé nécessaire de lui adjoindre puisqu’il avait compris la cruauté sociale de ce qu’il proposait ? C’est tout de même un comble d’en prendre le pire et pas le meilleur ».

D’un point de vue commercial, l’argumentation est pertinente : si un marchand d’instruments de torture propose des pinces, des tenailles et, en prime, un paquet de pansements, il est absurde de refuser le sparadrap et le mercurochrome. Réfléchissant à l’intérieur du système, Michel Rocard a raison. Mais il oublie que personne n’a forcé les socialistes à entrer dans la boutique des horreurs ultralibérales. Personne : ni un dictateur comme Pinochet, ni une  quelconque puissance extérieure contraignant la France par la force militaire ou par des pressions  financières à changer de système économique et social.

Relisons.

« D’abord on y est ». C’est l’abject réalisme qui, dans l’histoire, a servi d’excuse à toutes les formes de collaboration avec des forces d’occupation.

Certains ont voulu (volens) cette cruauté : par exemple MM. Strauss-Kahn et Fabius. D’autres n’y sont entrés (nolens) à reculons : Martine Aubry, que de hauts conseillers me présentaient comme une sorte d’infirmière en chef, et sans doute Lionel Jospin qui a toujours mis des gants avant d’utiliser le fouet et les électrodes.

« On a pris le système ». Qui, on ? Cette deuxième gauche socialiste qui donne depuis un bon quart de siècle des leçons de démocratie et de modernité et qui exerce son emprise au mépris de ses propres principes. Ces « libéraux » ont procédé à une prompte liquidation des mitterrandistes qui ne voulaient pas se rallier à Lionel Jospin ; ces modernistes ont « pris » le système économique le plus éculé et le plus sommaire qui soit ; ces démocrates se sont fait élire en 1997 sur la promesse d’une ferme résistance au système dont Michel Rocard rappelle la cruauté, et qu’ils imposent au peuple français.

« C’est tout de même un comble d’en prendre le pire et pas le meilleur ». Le comble du  rocardo-jospinisme, c’est d’accepter l’ultralibéralisme dans sa totalité. On culmine ici dans le reniement, avec ce mélange de naïveté, de cynisme et de haine de soi qui étonne ceux qui n’appartiennent pas au club des hiérarques, et que les militants socialistes ont tant de peine à admettre. Mais ce sont leurs propres dirigeants qui font l’aveu de leur complet reniement !

Le socialisme démocratique, celui de Jean Jaurès et de Léon Blum, dans une certaine mesure celui de François Mitterrand, n’en disparaîtra pas pour autant. Comme le gaullisme, comme le communisme français, il vit dans l’esprit d’innombrables citoyens et ce sont eux qui inscriront à nouveau la tradition socialiste dans le mouvement de l’histoire. Mais il faudrait, au préalable, que les militants réservent quelques unes de leurs balles pour leurs propres généraux.

***

(1) Cf. la tribune publiée par Le Monde du 12 janvier.

 

Editorial du numéro 765 de « Royaliste » – 5 février 2001