Il y a des livres maudits. Ainsi celui de Jan Valtin (1) — ancien agent du Komintern, dénoncé après la guerre comme « hitléro-trotskyste », mort aux Etats-Unis en 1951 — dont la réédition a été saisie sur requête d’un membre du Parti Communiste Français et réimprimé avec un certain nombre de « blancs ». Serait-ce qu’il trouble encore une certaine image du communisme, qui date pourtant de l’époque du « culte de la personnalité » ? Il est vrai que cet énorme ouvrage n’est pas une thèse étayée par des documents et des références savantes. Mais à quelques détails près, comme le montre la postface de Jacques Baynac, les souvenirs de Jan Valtin sont maintenant vérifiables et déjà largement vérifiés. A l’exception cependant de la dernière partie de l’activité clandestine du militant communiste, entré sur ordre du Komintern dans la Gestapo puis arrêté par les services soviétiques et dénoncé par la presse communiste : il est alors difficile d’établir avec clarté une vérité enfouie dans les finesses du double jeu. Ceci dit, l’histoire de ce marin, spécialiste de la subversion sous toutes ses formes (grèves, mutineries, attentats, espionnage…) est fascinante, dévoilant la partie secrète de l’action du Komintern entre les deux guerres, auprès de laquelle l’action officielle des partis communistes n’est qu’une aimable plaisanterie. Voici ses héros et ses martyrs, comme Edgard Andree ou Firelei, la femme que Valtin aima. Voici ses victimes, comme l’anarchiste Bandura. Voici ses profiteurs, comme le célèbre Dimitrov, et ses bureaucrates comme l’allemand Wollweber. Voici sa geste forgée au cours des insurrections des années vingt, d’où se dégagent les futurs révolutionnaires professionnels.

UN EXECUTANT AVEUGLE

Parmi eux Jan Valtin le déraciné, qui devient très vite un élément essentiel de la section maritime du Komintern, dont il sera l’exécutant aveugle et fanatique. Par lui, de port en port, passionnément mais sans lyrisme inutile, on vit la grève, le meeting, le sabotage, la prison. Mais avec lui, aussi, on découvre le carcan totalitaire qui saisit l’individu contraint de se dépouiller de tout ce qui n’est pas « bolchevique ». Très vite, il ne reste plus qu’un rouage qu’on prend ou qu’on jette, au gré des circonstances. Très vite aussi, le Komintern devient une courroie de transmission du Guépéou, un simple instrument au service exclusif de la Russie stalinienne. Déjà, l’Internationale est morte, sauf dans les discours rituels. Mais surtout, le Komintern va se disqualifier en ouvrant toutes grandes les portes au nazisme : par une faute stratégique inouïe, on verra les communistes poursuivre aveuglément leur combat contre la social-démocratie, n’hésitant pas

à nouer des alliances tactiques avec les Sections d’Assaut pour balayer ceux qui deviendront, ailleurs et plus tard, les grands alliés des Fronts populaires. Le réveil fut terrible, que les militants communistes payèrent de leur sang. Jan Valtin fut de ceux-là. Envoyé en Allemagne après la victoire d’Hitler, il sera arrêté et connaitra la longue horreur de la torture et des camps de concentration. Jusqu’au moment où le Komintern lui ordonne d’entrer dans la Gestapo. C’est l’époque des Procès de Moscou et Valtin a perdu toutes ses illusions. Bientôt, ombre parmi les ombres, traqué à la fois par le Guépéou et la Gestapo, il est devenu une cible après avoir été un jouet. Sa femme, Firelei, est morte dans un camp de concentration. Il n’a plus rien à espérer, et tout à craindre. Valtin parviendra cependant à se réfugier aux Etats-Unis, et servira dans l’armée américaine contre les Japonais. Ultime dérision, son dernier article sera pour Le Figaro. Il ne s’agit pas d’applaudir ou de dénoncer. Et moins encore de plaquer le Komintern de Valtin sur une réalité politique aujourd’hui profondément transformée. Au-delà des péripéties, le livre de Valtin introduit à une réflexion sur l’engagement partisan et sur l’action révolutionnaire. C’est peut-être là l’intérêt profond de ce livre attachant.

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(1) Jan Valtin : Sans Patrie ni Frontières (J.-C. Lattes).

Article publié dans le numéro 204 de la Nouvelle Action française – 4 juin 1975.