Un couple ne fait pas impunément de la même « gouvernance » pendant cinq ans. Surtout quand il est enfermé dans le micro-système formé par les conseillers en communication, les experts en sondages et les gens de médias qui fabriquent de l’image en se regardant les uns les autres dans des miroirs déformants. Il n’est pas étonnant que les slogans de MM. Chirac et Jospin soient sensiblement les mêmes, puisqu’ils procèdent de la même idéologie : leurs propagandes ainsi confondues sont éclairantes dans la mesure où elles attestent l’existence de deux rivaux au sein de la même oligarchie. Mais la similitude des comportements du candidat « moderne » et du représentant de la droite corporatiste (la FNSEA, le Medef) crée aussi beaucoup de confusions symboliques et thématiques.

Désordre dans le symbolique ? La rivalité des duettistes se double d’une opposition de couple puisque Madame Chirac et Madame Jospin font campagne, à l’américaine, pour leur mari. C’est confondre la monarchie élective gaullienne (une seule personne est élue comme chef de l’Etat) avec la monarchie royale qui assure, selon diverses nuances et modalités, la représentation de la nation par deux personnes mariées en vue d’une naissance assurant, dans l’ordre dynastique, la continuité nationale.

Royalistes, nous refusons qu’une « première dame » soit la représentation caricaturale d’une reine. Démocrates respectueux des institutions de la 5ème République, nous exigeons que la lettre de la Constitution soit respectée – laquelle implique le choix en raison, non l’effervescence sentimentale (1). Républicains, nous sommes persuadés que le bien commun souffre de la confusion établie entre la campagne pour l’élection du Président et celle d’un parti à vocation majoritaire, entre le projet de l’un et le programme de l’autre – comme si le Président et le Premier ministre devaient se confondre…

Les duettistes sont conscients de la réduction symbolique de la fonction présidentielle qu’ils entérinent par leurs promesses démagogiques. Aussi tentent-ils l’un et l’autre de rehausser le débat par l’accent mis sur un slogan (« La France en grand » de Jacques Chirac) ou par une échappée lyrique (« le désir de France » de Lionel Jospin).

Ces effets de style ne sauraient passer pour l’expression d’une conviction. Célébrer la France en grand, cela ne dit rien sur la capacité du candidat Chirac à garantir l’indépendance de la nation. Evoquer un désir de France partout constaté après avoir manifesté son propre désir de candidature, c’est tenter de rendre plus chaleureuse la glaciale figure de Lionel Jospin. Hélas, ce désir de France n’est qu’une formule ravaudée par un tâcheron frotté de philosophie (2) et destinée à masquer une carence, une défaillance ou, comme dirait Sylviane Jospin, une béance. Déjà « moderne », Valéry Giscard d’Estaing avait un problème avec le peuple ; devenu « moderne », le candidat Jospin a un problème avec la nation.

La France n’est pas un objet de désir mais une construction juridique et une aventure historique – celle d’un peuple né libre et qui veut le rester. Or Lionel Jospin et Jacques Chirac se sont ralliés à l’utopie fédéraliste mal camouflée en « fédération européenne d’Etat-nations » dotée d’une constitution européenne. Or les duettistes ont soudain éprouvé une passion commune pour une décentralisation maximale qui conduirait à un éclatement de la France en plusieurs régions autonomes. Le processus serait aggravé par la réduction croissante du rôle de l’Etat, à laquelle Jacques Chirac a consenti, et par le recours à des référendum locaux proposés par Lionel Jospin et qui impliqueraient la destruction de plusieurs principes constitutifs de notre droit politique.

Celui qui aime la France ne peut proposer aux Français que l’aliénation européiste s’accompagne d’un démembrement territorial qui provoqueraient la disparition rapide de la nation et l’asservissement de ses habitants.

Nous ferons le 21 avril le choix du salut public.

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(1) Tout autre est l’affection qu’un peuple porte à une personne de la famille royale à cause des services rendus au pays et des soins effectivement apportés à ses habitants. Les funérailles de la Reine Mère témoignent de ce sentiment. Pousser plus loin les comparaisons serait blessant pour les femmes des duettistes.

(2) Véritable philosophe, notre ami Jean-Paul Dollé écrivit en 1972 un ouvrage intitulé Le Désir de révolution, (Grasset).

 

Editorial du numéro 792 de « Royaliste » – 15 avril 2002