« Je suis totalement insensible au charme de la monarchie » a récemment déclaré le président de la République (1). Loin d’être une boutade, cette précision, qui venait en conclusion d’un long développement sur les institutions de la Vème République, mérite qu’on s’y arrête. D’abord parce qu’il y a reconnaissance de ce « charme ». François Mitterrand, qui voyage beaucoup en Europe, et qui a été reçu par la reine d’Angleterre il y a peu, admet son existence tout en se défendant d’y succomber. C’est là un premier point qu’il fallait signaler, non sans quelque malice. Il est plus important de s’interroger sur la nature du charme évoqué par le Président, et sur le sens qu’il a donné au mot de monarchie.

ENCHANTEMENT ?

Pour comprendre la réaction présidentielle, il faut reprendre la phrase dans son intégralité : « Je suis le président de la République, mais je n’ai pas changé de mode de vie et je suis totalement insensible au charme de la monarchie ». L’allusion à un comportement personnel, parfois critiqué dans la presse, montre bien que le Président ne se prononce pas sur l’institution monarchique en tant que telle, mais sur son apparence. Le faste des cérémonies, les palais royaux et la vie de cour, qui séduisent tant de Français et qui fascinaient Giscard d’Estaing, ne touchent pas l’actuel Président. Qu’il le dise est une bonne chose, le pouvoir politique étant ainsi pris au sérieux, et non comme la source de satisfactions personnelles.

Encore faut-il éviter de réduire la monarchie à cette apparence brillante, ou alors dire ce qu’il en est de ce charme qu’on lui reconnaît. Selon Littré, un charme, au sens premier, est « l’effet prétendu d’un art magique qui change l’ordre naturel » et, de façon plus commune, « ce qui plaît, ce qui touche, ce qui attire ». Un bref regard sur les monarchies contemporaines prouve qu’elles sont étrangères à tout enchantement. Au contraire des régimes totalitaires, qui prétendent transformer magiquement le monde et l’homme selon l’idée qu’ils s’en font et par quelques formules incantatoires, les monarchies ne promettent pas le paradis sur terre et n’offrent même pas de prétextes à une subtile aliénation. Elles prennent le monde tel qu’il se trouve et les hommes tels qu’ils sont, s’accommodant de tous les « climats » et de toutes les « structures ». Catholique en Espagne et en Belgique, protestante en Hollande, en Suède et en Norvège, la monarchie peut être latine, saxonne ou Scandinave et répond tout autant aux aspirations des nations pauvres et rurales qu’à celles des riches peuples commerçants. Ni la naissance du prolétariat, ni le développement du salariat, ni le déclin des aristocraties n’ont porté atteinte à son principe ou ébranle son édifice, qui est indépendant du mouvement des célèbres infrastructures.

L’HUMANITÉ DU POUVOIR

Puisque le charme de la monarchie n’est pas d’ordre magique, il faut se demander, selon le deuxième sens, ce qui plaît, touche et attire dans les gouvernements monarchiques. L’apparence prestigieuse évoquée par le président de la République ne suffirait pas à maintenir cette forme de pouvoir, et n’explique pas sa popularité. Si les monarchies modernes ne tenaient que par le spectacle qu’elles donnent, elles n’auraient pas résisté à la quasi-disparition du rituel royal dans certains pays du nord, ou se seraient effondrées sous l’effet des crises qu’elles ont traversées. Or c’est le contraire qui s’est produit. En Angleterre, malgré l’abdication d’Edouard VIII, en Belgique malgré la délicate « question royale » posée par l’attitude du roi pendant la guerre, en Hollande malgré la corruption du prince Bernhard, les gouvernements et les partis ont voulu le maintien de la monarchie et les familles royales n’ont cessé d’être populaires dans les épreuves, et le sont devenues plus encore au sortir de celles-ci.

Ce qui attire dans la monarchie, ce n’est pas l’idée d’une perfection puisqu’elle étale ses faiblesses au grand jour, plus que tout autre régime. Ce qui plaît, ce n’est pas un pouvoir imposant, « providentiel » à la façon du nôtre. Ce qui touche, ce n’est pas un modèle de société, ou un projet à l’échelle de l’humanité. Les pouvoirs constitutionnels des monarques actuels et leurs qualités personnelles ne changent rien à la question. Si la monarchie est populaire aujourd’hui en Europe, si son utilité est reconnue au plus fort des épreuves, c’est qu’elle exerce un pouvoir singulier, et rend des services éminents à l’ensemble de la société.

La monarchie, c’est l’histoire de tout un peuple incarnée dans une famille vivante, et l’espérance que cette histoire continuera avec les enfants nés ou à naître. La monarchie, c’est l’unité de la communauté, symbolisée par un roi ou une reine qui n’est d’aucun parti, d’aucune classe, et en qui chacun peut se reconnaître. La monarchie, c’est la démocratie garantie par des princes qui sont des recours en cas de crise, des arbitres dès que le besoin s’en fait sentir. La monarchie, c’est l’humanité d’un pouvoir qui veille au lieu de surveiller, et qui nous préserve de deux dangers. Contre la menace moderne de l’homme aliéné ou détruit par la technique, contre la tentation du surhomme, la monarchie, jusque dans ses faiblesses, nous rappelle ce que nous sommes et nous protège du suicide comme des dépassements illusoires.

Il y a, dans ce « charme », autre chose encore, plus difficile à dire mais qui est spontanément éprouvé dans les monarchies voisines. D’abord le fait que l’Etat n’est plus un « monstre froid » mais une famille qui vit, aime, meurt et renaît comme toutes les autres familles mais devant elles – ce qui crée un lien beaucoup plus fort qu’un vote ou une adhésion intellectuelle. Il y a peut-être aussi une idée du temps plus vaste que celle donnée par l’expérience courante, et qui nous porterait déjà au-delà du fini. Plus qu’un charme, la monarchie aurait donc une grâce singulière, à laquelle nul ne saurait rester insensible, et surtout pas le président de la République qui touche de près la réalité du pouvoir et pourtant ne peut l’atteindre et la vivre pleinement.

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(1)    Intervention télévisée du 16 janvier 1985.

Editorial du numéro 422 de « Royaliste » – 6 février 1985