Rescapés du totalitarisme, les anciens gauchistes n’en finissent pas de s’interroger sur leur itinéraire. Celui qu’ont parcouru Claudie et Charles Broyelle, anciens maoïstes qui ont travaillé en Chine, est particulièrement riche d’expérience (1).

Après leur « Deuxième Retour de Chine » (2), consacré à leur observation directe du monde totalitaire, ils publient des « Carnets rétrospectifs » où se mélangent réflexions personnelles, témoignages, souvenirs de Chine et de l’action militante en France. Sans doute, avons-nous lu d’autres témoignages, également passionnants. Mais celui-là encore mérite d’être lu et médité.

D’abord parce que Claudie et Charles Broyelle ont une manière bien à eux d’appréhender la réalité totalitaire : il ne s’agit pas d’une réflexion philosophique démontant la mécanique qui conduit au Goulag, ni de souvenirs personnels, mais de fragments d’une réflexion et d’une expérience racontées au jour le jour. Ensuite parce que les auteurs posent une question nouvelle : si le marxisme conduit au totalitarisme, qu’est-ce qui conduit au marxisme ?

Sur la première proposition, « le bonheur des pierres » permet de vérifier ce que nous pressentions de la réalité maoïste, identique à la réalité hitlérienne dans ses théories comme dans ses méthodes d’action. A Berlin comme à Pékin, il ne s’agit pas de dictature mais de quelque chose de beaucoup plus effrayant : c’est le peuple lui-même qui s’asservit, ce sont les « masses » elles-mêmes qui renforcent un pouvoir qui, malgré les naïvetés publiées il y a dix ans, ne cesse de renforcer sa bureaucratie. Un pouvoir qui est non seulement maître du présent mais qui réécrit le passé, exactement comme dans le « 1984 » d’Orwell, qui veut détruire tout savoir, toute compétence réelle sans, d’ailleurs aucun bénéfice réel pour la population.

En France, les militants maoïstes se sont soumis à la même logique : en révolte contre le stalinisme et la bureaucratie du P.C., ils ont adoré un nouveau maître ; nés d’une réflexion intellectuelle, ils se sont séparés de leurs livres, à l’exception du « Petit Livre Rouge ». Et puis ils ont voulu tuer en eux leurs origines, leurs différences, et jusqu’au rire…

Pourquoi cette longue descente aux enfers du militantisme ? Pour tuer le temps, pour apaiser l’angoisse, pour fuir la mort. Le groupe totalitaire décharge le militant de son inquiétude, mais au prix d’une soumission absolue, par la conclusion d’un pacte qui est un chantage déguisé : « si tu n’obéis pas, tu retrouveras ta solitude, et tu seras coupable d’avoir trahi le camp des « bons ». Tel est le discours de l’asservissement volontaire, que Claudie et Charles Broyelle analysent dans des pages qu’il faudrait citer tout entières. L’épreuve est rude, pour qui veut s’en libérer.

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(1) Le bonheur des pierres (Seuil).

(2) Deuxième retour de Chine (Seuil).

Article publié dans le numéro 277 de « Royaliste » – 28 septembre 1978