Après la fin du communisme, l’avenir appartient-il au capitalisme ? Le moment est au contraire venu de la soumettre à une vraie critique.

Qu’on l’approuve ou pas, Jacques Julliard se lit toujours avec plaisir. Vivacité de la plume et sens de la formule mais, surtout, solidité d’une analyse nourrie d’histoire et d’une longue familiarité avec les penseurs de la modernité. Courage, aussi, d’un homme qui a tenu bon au plus fort de la vague néo-libérale, se battant pied à pied et continuant de le faire. Somme toute, Jacques Julliard est notre rocardien préféré – entendez par là celui qui, à nos yeux, est en train de donner sens et cohérence à ce qu’il appelle un « modernisme de gauche ».

Que dit-il, dans son dernier livre (1), qui permette de faire vivre le débat civique – et pas seulement à gauche ? D’abord que la fin du communisme ne signifie pas la fin de l’histoire, cette utopie d’un marché où s’abolirait l’aventure humaine. Si la démocratie constitue notre réalité difficile et notre horizon, elle est une exigence à penser et à vivre selon la justice. Car la mort du socialisme marxiste n’implique pas la disparition de la question sociale. Celle-ci demeure, dans toute son acuité – il suffit de sortir dans la rue pour s’en apercevoir. Les socialistes démocrates auraient dû être les premiers à en tirer des conclusions théoriques et pratiques, dans la fidélité à leur intention originelle qui était de protéger les plus faibles contre la violence de l’économie.

Or il y a, dans la tradition socialiste et dans le parti qui s’en réclame, ce que Julliard appelle une « stagnation » intellectuelle et politique qu’on pourrait prendre pour une reddition à la force des choses (le fameux réalisme) et à la dictature de l’argent. Le fait est que le Parti socialiste n’a plus rien à dire aux ouvriers, aux fonctionnaires, au peuple de gauche qu’il entend représenter. Pourtant, une critique du capitalisme triomphant est possible et nécessaire. Julliard en fait la démonstration, sans jamais recourir au jargon technique ou à la vieille langue de bois. Esquisse d’une nouvelle critique de l’économie politique par laquelle il rejoint, comme nous autres, la « quête du sens » d’André Gorz. L’ambition n’est pas seulement intellectuelle. Car Julliard nous dit que le grand souffle de l’esprit qui a balayé le communisme emportera le capitalisme, et que le mouvement qui frémit annonce la délivrance. Voici reprise la prophétie clavélienne. Nous sommes quelques-uns, proches par la fidélité et dans l’espérance, à ne l’avoir jamais oubliée.

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(1) Le Génie de la Liberté, Seuil 1990

Article publié dans le numéro 545 de « Royaliste » – 5 novembre 1990.