Il n’est jamais facile d’être centriste en France : logique de l’affrontement, faiblesse de la tradition démocrate-chrétienne, méfiance « gallicane » à l’égard de celle-ci, le centre est plus souvent un lieu vide, un espace flou, qu’un mouvement dynamique et déterminant. L’heure des centristes semble pourtant avoir sonné lors de la campagne présidentielle.

Les appels au rassemblement, la volonté d’ouverture du président de la République, l’échec cinglant de la droite faisaient du C.D.S. un interlocuteur obligé, et plus tard un allié naturel et nécessaire, dans la perspective d’une transformation du paysage politique français. De fait, avant et surtout entre les deux tours de l’élection présidentielle, les contacts se sont multipliés entre l’Elysée et certains responsables centristes qui avaient de bonnes raisons de tracer librement leur chemin : fidèles mal aimés d’un Raymond Barre hostile aux partis et manifestement battu dès le mois de février, en butte au sein de !’UDF à la volonté hégémonique du Parti républicain, les responsables du CDS. pouvaient envisager un renversement d’alliances dès le mois de juin.

AUTONOMIE

Attendu et redouté à gauche comme à droite, le retournement n’eut pas lieu. Sans doute à cause de maladresses du côté socialiste, mais aussi parce que le CDS s’aperçut que sa participation au gouvernement exigeait un virage trop brutal pour être immédiatement négocié : lorsque cette formation décida de participer au gouvernement Chirac après avoir proclamé son refus de la cohabitation, il s’agissait d’un changement de tactique à l’intérieur de la coalition de droite.

Une alliance avec la gauche s’inscrivait au contraire dans une nouvelle perspective stratégique à laquelle les élus et les militants n’étaient pas préparés. D’où le choix d’une marche lente vers l’émancipation, qui fut marquée par la constitution d’un groupe autonome à l’Assemblée nationale (l’Union du centre) sans séparation d’avec l’UDF.

Parvenu aujourd’hui au milieu du gué, le CDS se trouve dans une situation délicate. D’un côté, Raymond Barre se tient dans une attitude hautaine et solitaire qui lui fait préférer la reconstitution de ses réseaux à l’organisation d’un parti politique. De l’autre, les relations entre les centristes et !’UDF sont exécrables : les rivalités entre les personnes et les luttes d’appareil, les accusations de traîtrise publiquement portées par les libéraux contre le CDS créent une situation particulièrement tendue et embrouillée à la veille des élections municipales. Bien sûr, les centristes voudraient gagner sur les deux tableaux, en participant à des listes d’opposition sur le plan local tout en renforçant leur autonomie sur le plan national.

FAIBLESSES

Une organisation homogène, dotée d’une claire identité et conduite par un homme quelque peu charismatique pourrait réussir cette opération qui, sans amener nécessairement le CDS à participer à un gouvernement remanié après les municipales, aboutirait à la constitution d’une liste indépendante pour les élections européennes. Une bonne campagne, un résultat convenable, permettraient d’inscrire un mouvement centriste autonome dans le paysage politique et de faciliter une alliance avec les socialistes … Déjà délicate à mener face aux alliés anciens et futurs, la révolution centriste exige des conditions que le CDS en tant que tel n’a pas été capable de réunir :

– Après sept années de dérive droitiste, conséquence de l’anémie intellectuelle et des compromissions politiques, son électorat et nombre de ses élus ne sont ‘pas prêts à participer à un tel bouleversement.

– En choisissant Pierre Méhaignerie contre Bernard Stasi, le CDS s’est privé du candidat à la présidence qui lui était indispensable. Erreur historique, que les centristes voudraient effacer en faisant de Pierre Méhaignerie le présidentiable qui leur permettrait d’être enfin une force autonome. Or l’actuel patron du CDS n’a ni le dynamisme ni la capacité de séduction nécessaires à qui veut entrer dans le club des candidats crédibles. On comprend que les centristes hésitent, balançant entre des pesanteurs mortelles et des choix dangereux. Sans doute laisseront-ils les événements décider pour eux.

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Article publié dans le numéro 503 de « Royaliste » – 24 novembre 1988