Avant tout commentaire sur le congrès de Rennes, il importe de rappeler ce qui fonde l’attitude des royalistes que nous sommes à l’égard des partis politiques en général :

– Parce que l’unité de la nation ne se confond pas pour nous avec un unanimisme artificiel et dangereux, nous souhaitons que les partis soient en mesure de concourir à l’expression du suffrage universel comme la Constitution le prévoit.

– Parce que la Nouvelle Action Royaliste n’est pas un parti (c’est-à-dire une organisation qui vise le pouvoir), mais un mouvement qui disparaîtra dès que son objectif sera atteint, nous ne sommes pas en rivalité avec les formations qui ont pour ambition de participer aux affaires.

– Parce que notre mouvement est démocratique, il regarde la diversité de nos traditions politiques comme une nécessité et comme une richesse, et n’a jamais prétendu les remplacer ni les résumer par une doctrine totalisante.

Cette distante toujours maintenue n’exclut pas l’alliance pour la réalisation de projets précis, et n’interdit pas la critique. Parfois vive, la nôtre n’est ni méprisante, ni destructrice. Elle vise la cohérence des principes affirmés, la fidélité des partis à l’égard des traditions dont ils se réclament, leur manière d’exprimer les exigences communes de liberté, de justice et d’unité. Et s’il nous arrive d’indiquer des préférences et de faire des choix, quant à tel ou tel représentant de la droite ou de la gauche, c’est le sens de l’Etat qui est notre seul critère.

L’ECHEC DE RENNES

Ces précisions données, essayons de comprendre l’échec retentissant du congrès de Rennes et de mesurer la portée du compromis qui a été finalement trouvé. Le premier point, capital, est que nul ne peut être tenu pour responsable de la bataille acharnée qui a eu lieu. La capacité d’arbitrage de Pierre Mauroy, la résistance de Lionel Jospin, les exigences de Laurent Fabius – vainqueur en nombre de mandats mais pas reconnu comme tel – sont les effets seconds de la compétition pour la présidence de la République. Nous avons souvent dit que son implacable logique emprisonnait les partis, paralysait leur réflexion et les menaçait d’implosion. Ce qui est vrai pour l’UDF et pour le RPR, l’est encore plus pour le Parti socialiste qui est en bonne position pour présenter un successeur à François Mitterrand. D’où la lutte pour le contrôle de l’appareil, commencée dès 1988, et ce qui s’ensuit : choc des ambitions, lutte des clans rivaux, désarroi de nombreux militants, jusqu’à cet étonnant congrès de Rennes qui s’est déroulé pour l’essentiel hors de la présence des délégués et qui s’est réglé trois jours plus tard à Paris.

Tant que notre monarchie élective n’aura pas évolué vers une pleine fonction arbitrale, placée comme il se doit hors compétition partisane, il ne sera pas possible d’éviter de tels emballements, aux effets désastreux quant à l’image du Parti socialiste et quant à son efficacité politique. Etait-il cependant possible de limiter les dégâts ? Un congrès « idéologique » aurait été sans doute plus paisible, mais la guerre des chefs aurait inéluctablement perverti ses enjeux. De même, un accord tacite qui aurait reporté le combat au-delà des élections législatives n’aurait pu être respecté pour des raisons stratégiques. Dès lors que l’un est à Matignon, ses rivaux ne peuvent demeurer inactifs…

ISSUES

L’échec du congrès de Rennes montre que le Parti socialiste ne peut résoudre par lui-même la question de la succession du président de la République, sans risquer de compromettre gravement son unité et sa crédibilité. L’erreur de trop nombreux socialistes a été de se situer dès 1988 dans l’après-mitterrandisme, et d’agir comme si l’héritage du Président n’était qu’une banale affaire d’appareil, comme s’il leur appartenait, à eux seul, de désigner l’héritier. Tel n’est pas le cas, pour deux raisons essentielles :

– La première est que François Mitterrand est le créateur du Parti socialiste, l’homme qui lui a donné son identité et qui lui a permis de gouverner. Même si le Président a depuis longtemps pris ses distances, il demeure pour son ancien parti la référence constitutive de son unité et du projet qui lui donne sens. L’oublier, c’est se condamner à l’errance, aux déchirements, voire à l’éclatement.

– La seconde tient au fait que la succession du Président de la République se pose en termes de légitimité, et pas seulement en fonction du nombre de mandats dans un congrès. Légitimité, en l’occurrence, signifie la fidélité à un projet commun, mais aussi la relation personnelle que deux hommes ont nouée dans le service de l’Etat. Relation d’intelligence, d’où le sentiment n’est pas exclu, que beaucoup ressentent et qu’ils décrivent avec des mots empruntés à la royauté. Notre monarchie élective s’en approche en effet, sans toutefois parvenir à la relation simple (mais pas exempte de conflits) entre le roi et le prince héritier. Mais il faut tenir le plus grand compte de cette approximation, qui permet de mieux comprendre l’attitude de François Mitterrand et de deviner une issue possible aux luttes entre socialistes.

Si mon analyse est juste, les relations entre le Président et le Parti socialiste ne peuvent s’apprécier en termes de rapports de force. Contrairement à ce qu’écrivent nombre d’observateurs, François Mitterrand n’a pas cherché à imposer sa volonté, ni même indiqué sa préférence, mais tenté de faire comprendre la relation que j’évoquais plus haut, et qui donne à Laurent Fabius un commencement de légitimité. Mais le président de l’Assemblée nationale ne peut être regardé comme un « rex designatus ». Le Président ne saurait en effet s’opposer aux suffrages des militants socialistes, ni, bien sûr, au choix des Français. Dans la monarchie élective, la légitimité suggérée ne se confirme qu’au terme d’une série de combats qui laissent des traces profondes et ne sont jamais sans conséquences sur le comportement du chef de l’Etat. L’approche le plus rigoureuse et la plus subtile de la question de la légitimité en système électif ne va pas sans ambiguïtés ni violences. Qui souhaite une règle claire assurant des successions paisibles ne peut manquer de se poser la question de la royauté.

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Editorial du numéro 534 de « Royaliste » – 2 avril 1990